Fujiko Nakaya – Sculpter le brouillard
Présentée à la Bourse de Commerce dans le cadre de l'exposition « Clair-Obscur », la sculpture Cloud #07156 de l'artiste japonaise Fujiko Nakaya transforme la Rotonde en un paysage de brouillard aussi mystérieux qu’éphémère. Une œuvre conçue pour le lieu, racontée par Anne-Marie Duguet.
Pour la seconde séquence de l’exposition « Clair-obscur », la Rotonde de la Bourse de Commerce accueille une œuvre de l’artiste japonaise Fujiko Nakaya, Cloud #07156. Conçue spécifiquement pour le lieu, l’œuvre reprend le concept des fog sculptures, ces « sculptures de brouillard » que l’artiste déploie depuis plus de 50 ans , aussi bien dans l’espace public qu’à l’intérieur des musées.
Des silhouettes apparaissent et disparaissent dans un épais nuage blanc fait de vapeur d’eau. La Rotonde de la Bourse de Commerce, ordinairement si visible, s’est transformée en site aux contours incertains, par la présence d’une Fog Sculpture – une « sculpture de brouillard » – de l’artiste japonaise Fujiko Nakaya. Travaillant toujours à partir d’un contexte donné, celle-ci crée une rencontre exceptionnelle entre le brouillard et la Rotonde de Tadao Ando, lieu intérieur. Fujiko Nakaya ne figure pas le brouillard, elle le sculpte. Ce surprenant matériau artistique est un phénomène naturel qu’elle produit à l’aide d’un système complexe de pompes à haute pression et de rangées de buses qui émettent des microgouttelettes d’eau identiques à celles du brouillard. Naturel par sa composition et son développement, il est artificiellement produit par l’artiste.
« Le brouillard réagit en permanence à son environnement, révélant et dissimulant tour à tour ses caractéristiques. Le brouillard rend invisible ce qui est visible, et rend visible ce qui – comme le vent – est invisible. » — Fujiko Nakaya
Quand elle renonce à la peinture au milieu des années 1960, c’est pour se livrer quelques années plus tard à une expérimentation d’envergure : celle de la production de brouillard à grande échelle, désormais dans un espace autre que celui de son atelier. Elle couvre ainsi le dôme du pavillon Pepsi de l’Expo ‘70 à Osaka, à l’invitation d’Experiments in Art and Technology (E.A.T.). Ce sera sa première grande œuvre de brouillard. Pionnière audacieuse, passionnée depuis l’enfance par les phénomènes naturels et la science, sa curiosité est sans limites. Son père, Ukichiro Nakaya, un physicien célèbre pour avoir inventé une méthode de production de cristaux de neige artificielle, l’encourageait à écouter la nature avant tout. En 1969, elle conçoit, en collaboration avec l’ingénieur Thomas Mee, un « système / dispositif permettant de produire une sculpture de nuage à partir d’un brouillard d’eau ». Si cette recherche témoigne d’une conscience écologique assurée, elle relève aussi d’une position artistique forte qui invite le public à traverser l’œuvre pour en faire l’expérience autant qu’à la contempler, excluant d’emblée tout procédé chimique.
Ce phénomène du brouillard, instable et éphémère par nature, en perpétuelle métamorphose, exige – pour un très relatif apprivoisement – que l’on connaisse les lois physiques de sa formation et de sa dissipation. Fujiko Nakaya, qui réalise la plupart de ses œuvres pour des environnements extérieurs (plus d’une centaine aujourd’hui), étudie pour chaque projet la force et la direction du vent, le taux d’humidité de l’air, les différences de température au lieu précis de sa réalisation. À partir de ces données météorologiques, elle élabore des hypothèses sur le comportement du brouillard, ce qui lui permet de créer une partition pour une œuvre complexe et hypersensible, engageant, dit-elle, « une conversation avec le vent ». Elle orchestre les durées et les rythmes d’émission des sources de brouillard, programme des convections, installe des contraintes, mais elle ne produit pas de forme certaine : seulement la possibilité d’une vague, d’une cascade ou d’un nuage en suspens au milieu des arbres. Qu’en est-il du brouillard quand il est sculpté à l’intérieur d’un bâtiment et que l’on ne peut plus composer autant avec l’indétermination des paramètres naturels ? C’est dans un contexte architectural précis, chargé d’une histoire propre, que Fujiko Nakaya conçoit son œuvre. La Rotonde de la Bourse de Commerce est un espace vertigineux dont les deux tiers supérieurs sont occupés par une toile panoramique marouflée, surmontée d’une coupole. Au sol, au centre, le cylindre de béton de l’architecte japonais Tadao Ando redouble la circularité du bâtiment tout en restant ouvert pour tous les points de vue possibles, autour comme à l’intérieur de l’œuvre.
Le brouillard, principal objet du regard, peut opérer aussi un blocage de la vue, même temporaire, une sorte d’antipanoptique susceptible de mettre à mal l’observation, la défiant en permanence par des transparences éphémères et partielles. La question n’est plus celle du point de vue, unique ou multiple, mais de la visibilité. D’un balcon du premier étage, une vue d’ensemble plongeante offre la contemplation d’une mer de nuages. Sculpter à l’intérieur du musée, c’est aussi permettre un voyage à l’intérieur de soi : « L’expérience de la sculpture de brouillard initie un puissant dialogue non seulement avec la nature, mais avec soi-même […]. Les expériences métaphysiques sont infinies et personnelles. Rendre le visible invisible et l’invisible visible – ainsi la sculpture de brouillard transforme-t-elle instantanément son environnement en un espace-temps illusoire ».
Dans cette aventure nouvelle d’un dialogue du solide et du gazeux, l’architecture oppose une résistance, elle limite inéluctablement l’horizon du brouillard. Le cylindre de béton, d’un aspect délibérément neutre, est sa toile de fond, accueillant une vaste nappe blanche, légère, fluctuante, intemporelle, évoquant peut-être l’étendue atmosphérique d’une terre primitive dont le mouvement atomique interne, incessant et invisible, est celui même des origines de la vie. La sculpture aussi se dresse en un volume‑écran qui reçoit, avec les torsions produites par son propre mouvement, les figures projetées d’une autre performance, celle de la Trisha Brown Dance Company ou encore la création sonore de Bill Viola, accompagnant les flux de brouillard dans la vallée de la rivière Ojika à Kawaji : les brouillards de Fujiko Nakaya se transforment à l’occasion en scène ouverte. Ces sculptures de brouillard sont pénétrables et proposent une expérience inédite au visiteur invité à performer la sculpture en s’y déplaçant. Littéralement immergé, tout le corps est baigné dans l’humidité et la douceur des fines particules d’eau, engagé dans une exploration multisensorielle où la main prend le relais de la vue, où la désorientation impose de ralentir, et l’absorption du son, de parler fort. Le brouillard toutefois n’est pas l’obscurité. Voir y devient un jeu de réglage de distances, la traversée de densités diverses. Dans ces parcours imprévisibles, les visiteurs, outre leurs mouvements propres, apportent de la couleur à la scène. Ils affectent surtout le développement du brouillard par la seule chaleur des corps, qui activent les effets de dissipation. Le regard extérieur contemple des apparitions et des disparitions constantes, il perçoit des fragments de corps flotter, une tête émerger, une vallée se découvrir, un bâtiment surgir et se dissoudre à l’instant même. Pas de cadre, pas de perspective, seulement des zones d’affleurement et de reprise.
La sculpture Cloud #07156 de Fujiko Nakaya est présentée dans l'exposition « Clair-obscur » jusqu’au 14 septembre 2026 à la Bourse de Commerce – Pinault Collection, à Paris.