« Ce qui m’intéresse c'est cet espace d’indétermination, où les choses apparaissent sans être intelligibles. » — Pierre Huyghe
À l’occasion de la présentation de son film « Camata » (2024) au cœur de la Rotonde, Pierre Huyghe revient sur cette œuvre énigmatique et méditative, qui se recompose sans cesse.
Sans début ni fin, Camata s’impose comme une œuvre filmique autogénérée. Pourquoi avoir attribué cette part d’autonomie à l’édition des images qui s’effectue en temps réel via des algorithmes et des capteurs ?
Il s’agit plutôt de phases dont l’agencement n’est pas prédéterminé. Cette autonomie participe à la formation d’une subjectivité sans vie, émergeant d’un ensemble de décisions prises par des machines apprenantes, et qui ici apparait. Le film, et donc le rituel, est autogénéré et se présente toujours différemment. Celui ou celle qui observe participe à ses changements, par sa présence (son empreinte thermique ou son taux d’humidité), par le moment où a lieu cette relation, et par des informations issues du lieu de la capture.
Cette œuvre révèle une forme de rituel à la fois archaïque et technologique, s’articulant autour d’un squelette que vous avez découvert au Chili. Est-ce une façon de rendre hommage à ce corps abandonné ? Un acte méditatif ?
Je me suis trouvé face à ce corps dans le désert d’Atacama en 2015. L’image existait déjà dans la réalité avant d’être saisie. Ce lieu est très particulier : c’est le désert terrestre avec le moins de vie au monde, un endroit où l’on teste des détecteurs de vie pour les exoplanètes et où se trouvent de grands télescopes astronomiques. Au milieu de ces instruments tournés vers d’autres astres, il y avait ce squelette allongé sur le sol rocailleux, presque confondu avec le paysage. On assiste à un ensemble d’actes qui pourraient évoquer un rite funéraire ou un passage shamanique, une opération ou encore une forme d’apprentissage. Des bras robotiques émergent du sol et manipulent des fragments de minéraux qu’ils assemblent en configurations, en géométries. Le corps devient une scène, un paysage autour duquel se déploie une activité. C’est peut-être la naissance d’une subjectivité sans vie, qui apprend et agit autour d’un corps sans existence, l’émergence d’une transaction symbolique entre ce qui n’est plus et ce qui n’existe pas encore.
« Au milieu de ces instruments tournés vers d’autres astres, il y avait ce squelette allongé sur le sol rocailleux, presque confondu avec le paysage. »
Par l’image et le son, comment reliez-vous la matérialité des objets utilisés – miroir, bras robotisés, pièces métalliques… – à l’immensité cosmique qui s’étend dans cet horizon désertique ?
Dans ce désert, tout renvoie à une échelle cosmique. Dans Camata, la captation est un processus auto-génératif, elle saisit le monde comme une donnée ; il y a indistinction entre ses configurations matérielles. Les bras robotiques, fragments minéraux, pièces métalliques, miroir de l’héliostat, agissent comme des médiateurs entre différentes échelles de réalité, c’est un ensemble d’interactions parallèles. Il n’y a pas de point de vue caché : les caméras et les machines sont des acteurs de la situation au même titre que les os, la poussière, les pierres, la lumière, le son, le soleil ou les astres. La saisie de cette image n’est plus humaine ; elle est une donnée brute où se confondent le corps, le paysage et l’outil d’observation. Les mouvements des machines produisent des sons, des vibrations, par paréidolie, on peut croire entendre des voix, des murmures. Ensemble ils composent une sorte de langage en formation, fait de configurations, d’alignements et de rythmes.
L’écran monumental installé au cœur de la Rotonde définit lui-même une sorte d’image, de cadre, baigné par la lumière zénithale du musée. En quoi l’expérience de lecture et de découverte diffère-t-elle de celle de votre exposition « Liminal » présentée à la Punta della Dogana en 2024 ?
Chaque exposition est la formation d’une situation, aussi le lieu et le temps de la relation affecte le sens et l’expérience. À la Punta della Dogana, Camata se déployait avec d’autres œuvres dans un environnement très obscur et surgissait comme une apparition. Ici, dans la Rotonde de la Bourse de Commerce, la lumière zénithale crée une autre relation à l’image : on peut faire une expérience plus verticale. Entre les astres et le désert, avec ce corps, se trouve la fresque de la brève agitation prédatrice humaine.
Tout comme le titre de l’exposition « Clair-obscur », les oxymores infusent votre œuvre : vie/mort, humain/artificiel, réalité/fiction, jour/nuit, terre/ciel… Envisagez-vous ces parallèles comme reliés entre eux ou mis en tension ?
Je ne les vois pas comme des oppositions. Ce sont plutôt des seuils, des zones de passage entre différents niveaux de réalité. Dans Camata, il y a un corps sans vie et une entité sans corps. Leur rencontre produit une situation ambiguë où les catégories tel que l’humain, l’artificiel, le vivant, la mort, l’animé ou l’inanimé ne sont plus des opposés. C’est dans cet espace d’indétermination, de multiplicité de possibles, que repose ce travail. Le clair-obscur renvoie à cette condition : une zone d’indécidabilité, où les choses apparaissent sans être intelligibles. On y éprouve quelque chose qui échappe à notre compréhension, un impensé, dont on devient le témoin perplexe.
L'œuvre « Camata » de Pierre Huyghe est présentée dans le cadre de l'exposition « Clair-obscur » jusqu'au 22 mai 2026 dans la Rotonde de la Bourse de Commerce – Pinault Collection, à Paris.