MEMORIA_STILL_1_ ©Kick the Machine Films, Burning, Anna Sanders Films, Match Factory Productions, ZDF-Arte and Piano, 2021
Projection
Le 24 octobre

Apichatpong Weerasethakul
« Mémoria » (Prix du Jury, Festival de Cannes)

19h30 — 22h00
Durée
136 minutes

Gratuit sur réservation

Réserver

Prix du Jury du Festival de Cannes 2021, le dernier film du réalisateur et artiste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, Memoria (sortie en salle le 17 novembre 2021) est projeté en avant-première dans l’Auditorium de la Bourse de Commerce dans le cadre de la FIAC. Il met en scène Tilda Swinton, Jeanne Balibar, Juan Pablo Urrego et Elkin Diaz.


« Au lever du jour, j'ai été surprise par un grand BANG et n’ai pas retrouvé le sommeil.
À Bogotá, à travers les montagnes, dans le tunnel, près de la rivière. Un BANG. »

 

Entretien avec l’artiste (extraits)

 

Vous avez souvent mentionné votre attachement à des lieux ou à des environnements spécifiques en décrivant vos films. Est-ce qu'un sentiment similaire de connexion géographique et spirituelle vous a conduit à situer Memoria en Amérique latine ? Qu'est-ce qui vous a inspiré dans les paysages, les mythes, les histoires et les souvenirs de la Colombie ?

Dans les années 1970, j'ai grandi en lisant des romans sur des chasseurs à la recherche des trésors de civilisations disparues. […] Au cours des dix dernières années, j'ai visité l'Argentine, le Brésil, le Pérou et ensuite la Colombie, où j'ai passé le plus de temps. Ces voyages ont réveillé cette vieille fascination et Memoria a commencé à prendre forme. […] J'ai choisi deux villes – Bogotá et Pijao – pour le tournage du film. Je n'ai cessé de visiter Pijao, située à 300 km de Bogotá, peut-être parce qu'elle est petite et vulnérable, contrairement à Bogotá - ou est-ce le passé de Bogotá ? Ses premiers habitants étaient les Liberales (Parti libéral) qui fuyaient la violence des Conservadores (Parti conservateur). À une heure de Pijao se trouve le chantier de construction d'un tunnel appelé La Linea qui perce une partie des montagnes […] Lorsqu'il sera terminé, ce sera le deuxième plus long tunnel d'Amérique latine. […] La construction a été confrontée à des défis géologiques et techniques. Le projet ressemble à un rêve irréalisable. Ils ont dynamité et foré dans les montagnes, ce qui me fait penser au BANG que Jessica entend et à l'idée d'essayer de creuser dans sa tête pour y trouver des souvenirs cachés.

 

Pouvez-vous nous parler de la préparation et de la recherche qui ont été nécessaires pour réaliser un film dans ce qui était de fait un pays nouveau pour vous ?

Quand on parle de la Colombie, la mémoire politique est évidente. Cependant, je ne me sentais pas capable d’aller dans cette direction, car je n'ai pas de racines là-bas. J'ai simplement écouté les histoires de psychologues, d’archéologues, d’ingénieurs, de militants, de collectionneurs de bric-à-brac… Je voulais avant tout trouver le bon tempo pour pouvoir évoluer confortablement dans mon récit. Je vois le film comme un hommage à un pays du point de vue d'un étranger. Mais peut être peut-on sentir un grondement politique sous la surface. […]

 

Il s'agit de votre premier long métrage avec des acteurs entièrement "professionnels". Avez-vous trouvé leur manière d’aborder le jeu d’acteur, le personnage et la performance physique très différente de celle des acteurs « non professionnels » dans vos films précédents ?

Je ne fais pas de différence entre les professionnels et les amateurs. Je me préoccupe uniquement du temps que les acteurs peuvent me consacrer pour le film. Nous avons eu beaucoup de temps pour les répétitions et les mises au point. J'ai utilisé le même processus que d'habitude : la lecture du scénario et l'improvisation pour trouver un équilibre confortable entre les acteurs et moi-même. Les acteurs ont très bien accueilli mon approche, qui consiste à ne pas creuser le fond des personnages, leurs motivations, leur analyse psychologique. Ainsi, à partir du scénario, je n'ai qu'une vague idée du film. Souvent, j'étais ému aux larmes quand je voyais le film "naître" grâce à eux. […] Avec tous les acteurs, j'ai été attiré par leur mélancolie intérieure de la même manière que j'ai été attiré par celle des acteurs thaïlandais. Le fait que, dans le cas de Tilda et Jeanne, nous travaillions dans ce pays étranger renforce ce sentiment de mélancolie car nous faisions inévitablement des comparaisons avec notre pays. Je me suis retrouvé à essayer de faire évoluer le rythme des acteurs vers le rythme de la Thaïlande qui m'est si familier. En fin de compte, je pense que ce film est un animal hybride qui n'appartient à aucun lieu. […]

 

Vous avez écrit que le BANG ressenti par Jessica/Tilda était également un élément important dans la naissance de ce projet.

Oui, c'est la naissance de ce projet, comme le big bang à l’origine de l’univers. Tout a commencé lorsque j'ai entendu un grand bruit à l'aube, pendant plusieurs mois. Il était interne et se produisait lorsque j'étais à la maison et à l'étranger. Ce symptôme – reconnu comme le syndrome de la tête qui explose – est indissociable de mon expérience en Colombie. Il a constitué la base du personnage de Jessica, dont les expériences auditives guident son parcours. […]

 

À travers le BANG, Memoria, comme certaines de vos oeuvres précédentes, explore les expériences et les mystères du sommeil et du rêve, les expériences sensorielles et de conscience. Il y a aussi un lien avec le son, avec ce qui résonne dans nos têtes. À quoi d’autre ce BANG se rattache-t-il ?

Le BANG de ce film provient de diverses sources – les catastrophes naturelles ou causées par l'homme, les feux d'artifice, les coups de feu ou les explosions associés aux traumatismes nationaux. Je m'intéresse à l'aspect physique du son – les vibrations, les ondes. Leur lien avec l'idée de mémoire et sa manifestation. J'imagine les montagnes colombiennes, avec leurs plis et leurs fissures, comme les plis du cerveau, ou les courbes des ondes sonores, comme l'expression des souvenirs des gens à travers les siècles. Tout aussi important est le silence qui accentue le vide ou crée une anticipation. Caché dans la conception sonore, on trouve également le premier enregistrement audio de la fin du XIXe siècle. De nombreuses strates sont en jeu. […]

 

Il s'agit de votre premier film tourné en dehors de la Thaïlande et dialogues sont essentiellement en espagnol et en anglais.

L'espagnol était pour moi comme un effet spécial que je laissais aux experts. La façon de donner un ton – un niveau de maitrise de l’espagnol – à Jessica a été complexe. Tilda avait fait des miracles avec son coach Juanita, et même maintenant, je n'ai aucune idée de leur méthode. Elkin avait également son coach, Manolo, qu’il consultait au sujet de sa prononciation car certains de ses dialogues étaient, comme je les ai écrits, délibérément artificiels. Personnellement, je perçois simplement l'espagnol comme de la musique. Le film évoque également, comme certaines oeuvres antérieures, un lien entre son époque et les temps passés, tant pour les personnages que par le biais de l'archéologie, ou de l'intervention humaine dans l'ancienne montagne et dans la nature.

 

Comment décririez-vous la relation entre le passé et le présent dans ce film ?

Pour moi, Memoria présente l'enchevêtrement des souvenirs, personnels et collectifs. Jessica se réveille comme une coquille vide et absorbe des souvenirs de personnes et de lieux. Elle est l'esprit du néant. Elle est un amplificateur (ou, comme le dit Hernan, une antenne). Le crâne troué est à remplir ou à vider. On ne sait pas. Ce signe d'humanité existe au plus profond des montagnes, qui contiennent elles-mêmes des couches de souvenirs. Jessica marche beaucoup, ce qui est pour moi un geste élégant, pour tracer et rassembler ces couches. Puis elle s'assied au bord du ruisseau et écoute. Enfin, elle disparaît comme les ondes radio qui se dispersent le soir.

 

Biographie du réalisateur Apichatpong Weerasethakul

Apichatpong Weerasethakul est reconnu comme l'une des voix les plus originales du cinéma contemporain. Ses sept longs métrages, courts métrages, installations et sa récente performance en direct lui ont valu une large reconnaissance internationale et de nombreux prix, dont la Palme d'or à Cannes en 2010 avec Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures. Tropical Malady a remporté le prix du jury à Cannes en 2004 et Blissfully Yours le prix « Un certain regard » à Cannes en 2002. Syndromes and a Century (2006) a été reconnu comme l'un des meilleurs films de la dernière décennie dans plusieurs classements en 2010. Mysterious Object at Noon (2000), son premier long métrage, a été restauré par la World Cinema Foundation de Martin Scorsese.
Né à Bangkok, Apichatpong a grandi à Khon Kaen, dans le nord-est de la Thaïlande. Il a commencé à réaliser des films et des courts métrages vidéo en 1994 et a achevé son premier long métrage en 2000. Il a également monté des expositions et des installations dans de nombreux pays depuis 1998 et est désormais reconnu comme un artiste visuel international majeur.
Ses oeuvres cinématographiques sont non linéaires, traitent de la mémoire et invoquent de manière subtile la politique personnelle et les questions sociales. Apichatpong Weerasethakul se consacre à la promotion du cinéma expérimental et indépendant à travers sa société Kick the Machine Films, fondée en 1999, qui produit tous ses films.

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