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Portrait de Saodat Ismailova
Interview

« Je crois profondément en l’être humain. » — Saodat Ismailova

Artiste originaire d'Asie Centrale, Saodat Ismailova tisse un dialogue entre les époques. Faisant de la lumière un fil narratif oscillant entre clarté et obscurité, les films présentés dans l'exposition « Clair-obscur » livrent une réflexion poétique sur le sacré et les récits anciens.

La figure du prophète d’Al Muqanna est le fil conducteur des deux pièces présentées au sous-sol du musée, pourquoi avoir retenu ce personnage historique ? 

Ces deux œuvres s’inspirent d’Al-Muqanna, figure historique enseignée en Ouzbékistan, ma région d’origine en Asie centrale, aussi bien à l’époque soviétique qu’après l’indépendance. Ce qui a éveillé ma curiosité, c’est d’abord que ce personnage n’a laissé derrière lui aucun écrit ni aucun artefact tangible, tout en continuant de susciter de nombreuses interprétations et spéculations. Mais c’est aussi le fait qu'il ait le visage voilé qui m’intrigue profondément, que se cache-t-il derrière ce voile ? Un autre élément marquant relève presque de la mémoire collective : on raconte qu’il dégageait une lumière si intense, émanant de son visage, qu’elle pouvait aveugler ceux qui le regardaient. Si cette figure persiste dans les mémoires et continue de résonner à travers les bouleversements politiques et historiques, c’est qu’elle revêt une importance particulière. C’est ainsi qu’est née ma fascination pour ce personnage.

Vue de l’exposition « Clair-obscur », Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris, 2026. © Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, agence Pierre-Antoine Gatier. Photo : Nicolas Brasseur.

Vos œuvres se situent souvent dans une forme de tension, entre le récit personnel et le récit collectif, entre l’utopie et la catastrophe. C’est cela, au fond, votre rapport au clair-obscur ? 

Le lien avec le clair-obscur trouve son origine dans le zoroastrisme, à travers la figure du prophète Mazdak, qui a profondément inspiré Al-Muqanna. Mazdak est celui qui a tracé une frontière entre les ténèbres et la lumière, et cette dualité traverse également le film. Cette réflexion évoque l’opposition entre le bien et le mal, la lumière et l’obscurité, au cœur des religions monothéistes. C’est pourquoi il me semble qu’un véritable dialogue s’établit entre ces œuvres et l’exposition « Clair-obscur ».

« Si cette figure persiste dans les mémoires et continue de résonner à travers les bouleversements politiques et historiques, c’est qu’elle revêt une importance particulière. C’est ainsi qu’est née ma fascination pour ce personnage. »

Saodat Ismailova, Melted into the Sun 2024. Pinault Collection.

Pourriez-vous revenir sur la genèse de ces deux films ?

Melted into the Sun est un titre qui s’est imposé à moi bien avant la réalisation du film, il y a environ deux ans. À ce moment-là, je ne savais pas encore quelle forme prendrait le projet, mais j’étais certaine de vouloir créer un film portant ce titre. Cette idée est née d’une réalité marquante en Asie centrale, notamment dans les sociétés sédentaires, où certaines femmes mettent fin à leurs jours par immolation, en se jetant dans le feu. Ce geste entretient un lien symbolique avec les divinités du feu et du soleil. J’y vois une réflexion plus profonde, liée à la présence du soleil et à la puissance de sa lumière.

Vue de l’exposition « Clair-obscur », Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris, 2026. © Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, agence Pierre-Antoine Gatier. Photo : Nicolas Brasseur.

Il a été décidé que Melted into the Sun serait présenté dans l’auditorium de la Bourse de Commerce. On m’a ensuite proposé de concevoir une œuvre pour le Foyer, un espace remarquable qui évoque, par sa forme, un croissant de lune. J’ai alors souhaité imaginer une création spécifiquement pensée pour ce lieu. Il s’agit d’une œuvre in situ, intégrant des matelas traditionnels appelés « kurpacha » en Asie centrale. Cet objet accompagne la vie quotidienne, de la naissance à la mort, et en constitue un élément central. Il fait d’ailleurs partie de ma pratique artistique depuis 2022, notamment depuis la Documenta. Ceux présentés ici ont été spécialement conçus pour Melted into the Sun. Leurs reflets dorés et argentés interagissent avec la lumière, tout en faisant écho au personnage du film, dont les doigts et les ongles sont tour à tour plongés dans l’argent puis dans l’or. L’installation dialogue ainsi directement avec l’image filmique.

Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser aux essais nucléaires en Asie centrale, et comment ce sujet s’inscrit-il dans votre réflexion artistique ?

Je me suis intéressée aux essais nucléaires, et plus précisément à l’héritage des expérimentations menées en Asie centrale dont le site le plus emblématique est celui de Semipalatinsk, au Kazakhstan. Le nombre d’explosions réalisées sur ce territoire est vertigineux, le niveau de radiation y serait d'ailleurs supérieur qu'à Tchernobyl, une réalité pourtant largement méconnue, sans doute en raison de son éloignement du monde occidental. Bien que le site ait été fermé après l’effondrement de l’Union soviétique, il me semble essentiel de continuer de le faire connaitre et d'en parler. J’ai donc entrepris de me plonger dans les recherches consacrées à cette question et de les mettre en regard avec la figure d’Al-Muqanna car si l’on se réfère à l’histoire et à ce que l’on sait de lui, il aspirait à fonder une société juste, mais son projet a échoué. Il est devenu, d’une certaine manière, prisonnier de ses propres peurs. Je perçois un parallèle entre cette trajectoire et celle des essais nucléaires, celui d'un basculement presque imperceptible du bien vers le mal. Il suffit d’un écart infime pour sombrer dans l’obscurité, là où, dans un autre contexte, ces mêmes avancées auraient pu produire quelque chose de bénéfique.

C’est précisément cette ambivalence qui rend la figure d’Al-Muqanna si fascinante : la capacité d’un être humain à être animé par une forme de lumière, puis à basculer vers l’ombre, jusqu’à entraîner ses fidèles dans un geste de destruction, en les conduisant au suicide collectif. Dans cette perspective, les essais nucléaires peuvent eux aussi être envisagés comme une forme d’élan suicidaire, malgré la vision utopique qui les sous-tendait, celle du progrès scientifique et du développement humain.

Vue de l’exposition « Clair-obscur », Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris, 2026. © Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, agence Pierre-Antoine Gatier. Photo : Nicolas Brasseur.

Le film To the Throat of the Sun a été conçu spécialement pour cette exposition, pourriez-vous nous en dire plus ? La lumière y est omniprésente, quelle signification a-t-elle pour vous ? 

Avec To the Throat of the Sun (Vers la gorge du soleil), j’ai souhaité prolonger ces réflexions à travers une nouvelle forme filmique. À l’origine, j’imaginais une œuvre très épurée, presque abstraite. Mais j’ai rapidement pris conscience de la richesse des images déjà tournées, ainsi que des expérimentations que j’avais menées autour de la lumière dans mon film Melted into the Sun, ce qui m’a amenée à faire évoluer le projet.

On y découvre notamment ce masque lumineux que j’avais créé en 2023, mais qui n’avait jamais été intégré au film, ainsi que des figures de fidèles restées jusque-là invisibles. Il m’a semblé pertinent de réactiver ces éléments en les intégrant à cette nouvelle œuvre présentée dans le Foyer.

Le titre du film est d’ailleurs emprunté à une phrase prononcée par un personnage : « Je t’emmènerai vers la gorge du soleil ». Il peut être interprété à la fois comme un chemin vers la lumière et comme une trajectoire vers une forme de destruction totale.

Les personnages apparaissent blanchis, comme en négatif, inversés. Ce choix fait écho à la figure d’Al-Muqanna, qui était teinturier de profession, habitué à manipuler et transformer les couleurs. J’y ai vu une manière de prolonger certaines idées que je n’avais pas pu pleinement exprimer dans Melted into the Sun.

To the Throat of the Sun, 2026. Courtesy de l’artiste.
To the Throat of the Sun, 2026. Courtesy de l’artiste.

Le son occupe une place centrale dans vos deux films : voix, respiration, crépitement du feu… Pourquoi est-il si important et quelle expérience cherchez-vous à susciter à travers lui ?

L’image, par sa nature, produit immédiatement des associations et met la pensée en mouvement. Le son, quant à lui, ouvre une autre dimension. Privé d’image, il devient un élément entièrement abstrait. Cet espace sonore permet alors de dépasser les limites du raisonnement logique, en faisant émerger des sensations, des souvenirs et des émotions qui échappent à une lecture strictement rationnelle. C’est pourquoi il occupe une place essentielle dans mon travail. Lors du montage, je ne peux pas me limiter aux seules images : la construction sonore et la construction visuelle avancent ensemble, et le son a autant d’importance que l’image dans la construction du récit.

Vue de l’exposition « Clair-obscur », Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris, 2026. © Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, agence Pierre-Antoine Gatier. Photo : Florent Michel / 11h45.

Nous traversons une période sombre, marquée par des transformations constantes et une forme d’instabilité. C’est dans ce paysage que s’inscrit l’exposition. Comment vos films résonnent-ils avec un tel contexte ?

Je crois profondément en l’être humain. C’est cette fascination qui a guidé la création de Melted into the Sun, autour de cette figure qui s’illumine avant de connaître l’échec. Al-Muqanna aurait pu fonder une société utopique, à l’image de l’Union soviétique. Le point de départ de ces idéaux est en soi très beau, mais elle se heurte aux désirs fondamentaux de l’être humain, ce qui conduit finalement à sa chute.

Au moment de la réalisation du film, cette réflexion s’inscrivait également dans une lecture plus large de notre réalité capitaliste, et dans la question de notre difficulté à envisager un système socialiste autrement que comme un échec en se reposant sur l'exemple de l’Union soviétique. Pourtant, on peut aussi voir tout ce qu’il cherchait à transformer. La véritable question est alors de savoir comment un tel système peut s’articuler avec les désirs humains fondamentaux et l’instinct de survie, notamment à l’échelle collective.

Malgré tout, je garde foi en l’être humain. Cette foi s’inscrit à la fois dans le présent, le passé et le futur. Et je crois sincèrement que ce monde peut avancer, tant qu’il existe des personnes visionnaires capables de l’orienter vers un avenir meilleur.

Les œuvres de Saodat Ismailova sont présentées dans l'exposition « Clair-obscur » jusqu'au 24 août 2026 à la Bourse de Commerce – Pinault Collection, à Paris.

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