Un cheval sur le parvis !

Horse and Rider, Charles Ray
Fermer Horse and Rider, Charles Ray
Article
3 janvier 2022

Un cheval sur le parvis !

Dans la nuit du 13 au 14 décembre, une sculpture intitulée "Horse and Rider" (Cheval et cavalier) a été installée sur le parvis du musée.
Cette œuvre de Charles Ray annonce l’ouverture de la première exposition d’ampleur consacrée à l'artiste américain en France.

Temps de lecture
8 mn
Par ,

Le soleil se levait sur le parvis de la Bourse de Commerce et les passants ont pu observer l'installation de l’œuvre, par une grue, en présence de l’artiste. La statue équestre pèse une dizaine de tonnes mais semble posée, toute en légèreté, à même le sol, sans socle apparent.

Horse and rider joue des codes de la statue équestre et du monument public

Elle représente l’artiste monté sur un cheval. Horse and rider convoque la figure classique de la statue équestre, un « canon » inventé dans l’Antiquité, notamment à travers celle de l’empereur Marc-Aurèle, place du capitole à Rome, puis développé à la Renaissance à travers la représentation honorifique des condottiere (chefs de guerre), tel le Gattamelata de Donatello érigé à Padoue ou encore le Colleone de Verrochio, posté à Venise. Comme à son habitude, Charles Ray se sert du modèle qu’il a sous la main, le plus facile à réquisitionner, c’est-à-dire lui-même. Paris est ponctuée de ces mêmes groupes sculptés, représentants des saints et des rois à cheval :  du Louis XIV de Bosi, au centre de la place des victoires toute proche, au Louis XIV du Bernin de la cour Napoléon au Louvre, du Henri IV de Lenot dressé au mitan du Pont Neuf à la Jeanne d’Arc de la rue Castiglione pour n’en citer que quelques-unes. 

Comme une subversion de cette statuaire faite de pouvoir et de magnificence, Horse and rider en inverse tous les codes, écaillant au passage le manifeste d’assurance et de virilité habituellement convoqué par le genre. En lieu et place d’une figure altière, en majesté et en mouvement, la figure de l’artiste assis et vouté sur sa monture à l’arrêt, semble en but à l’impuissance : « Je ne suis pas un cavalier et le cheval le sait. J’ai tenté de sculpter ma nervosité ainsi que celle du cheval » (extrait du catalogue du Kunstmuseum, Bâle, 2014). Et pour cause : l’artiste n’a pas sculpté les rênes, qui permettent au cavalier de diriger sa monture. Cette image en appelle une autre, celle d’un possible autoportrait d’artiste, pictural celui-là, le portrait de Watteau en Gilles, entertainer désenchanté.  
Horse and rider ne commémore aucune bataille, pas plus qu’elle ne met en valeur son modèle. Il s’agit comme souvent chez l’artiste d’interroger un « type » de l’histoire de la sculpture, pour mieux témoigner de leur valeur plastique qui traverse le temps : « Je vois les grandes sculptures archaïques ou classiques comme contemporaines. Elles marchent trop bien pour se voir mises au rancart ou être dépassées, quelle que soit la destination initiale de l’œuvre. » Horse and rider, posée à même le sol – et non sur un piédestal – interagit directement avec l’espace du regardeur, avec le public, avec la ville.  
Enfin, l’œuvre a trait autant à l’histoire personnelle de l’artiste, qui a passé son adolescence dans un lycée militaire particulièrement strict, qu’à celle de l’Amérique, qu’il s’agisse des groupes sculptés patriotiques, des films de Hollywood, du Far West et de sa figure mythique – le Cow boy à cheval, jusqu’aux figurines pour enfants. C’est une insondable iconographie que convoque l’homme sur son cheval, densité historique à laquelle l’artiste répond par le poids même de l’œuvre, près de dix tonnes. 

Solidement encastrée dans l’espace, fermement incrustée dans de multiples traditions de la représentation, la statue équestre voit ici s’ouvrir un nouveau chapitre de son histoire, où la superbe laisse place à l’anti-héros, Don Quichotte moderne.


« Mes sculptures font cercle au deuxième étage et, devant la Bourse, on trouve un autre portrait de l’artiste, moi-même, avachi sur une selle de western, posée sur une monture tout aussi éreintée. Nous sommes tous deux épuisés, mais au lieu d’être pris dans les nuages sur un imposant piédestal de pierre, nous sommes au ras du sol, de plain-pied avec les passants. »


Charles Ray
Extrait de l’essai « Vingt-six tonnes » dans le catalogue de l’exposition