Tadao Ando : «Je voudrais créer une architecture qui touche les gens par sa beauté.»

Portrait de Tadao Ando
Fermer Photos Maxime Tétard, Studio Les Graphiquants, Paris
Interview
11 janvier 2021

Tadao Ando : «Je voudrais créer une architecture qui touche les gens par sa beauté.»

L’architecte japonais Tadao Ando a été choisi par François Pinault pour concevoir la conversion du bâtiment de la Bourse de Commerce en musée.

Temps de lecture
12 mn
Par Bourse de Commerce

Comment avez-vous découvert l’architecture ?

J’ai découvert l’architecture à l’âge de 16 ans, lors d’un agrandissement de notre maison familiale. À l’occasion de la création d’un étage, j’ai travaillé avec un charpentier du quartier. Son air joyeux et heureux au travail m’a attiré vers ce métier de création.

« Ce qui demeure gravé dans l’esprit des hommes est immortel. »

Comment vous pourriez qualifier Paris et son architecture ? Qu’avez-vous retenu de votre premier voyage en France, en 1965 ?

Le premier lieu que j’ai visité à Paris était Notre-Dame. J’ai ensuite parcouru l’île de la Cité et vu la Seine. Puis, je suis allé voir la Villa Savoy du Corbusier. L’ayant visitée, je brûlais de rencontrer Le Corbusier. Mais il nous avait quitté à l’été 1965, un mois avant mon arrivée à Paris, en septembre. Faute d’avoir pu le rencontrer, j’ai flâné maintes fois aux alentours de son atelier, pour ressentir et comprendre dans quel environnement a vécu et travaillé Le Corbusier.

Vous étiez aussi à Paris en mai 1968, il y a 50 ans cette année, quels changements observez-vous ?

En mai 1968, je me trouvais à Paris, hébergé chez un ami peintre. Tout avait été bloqué par la grève générale. J’y suis resté trois mois, par la force des choses. Durant ce séjour, j’ai appris à connaître le caractère radical des Français, qui n’hésitaient pas à lutter avec force. Cela m’a donné la conviction qu’il fallait savoir adopter une posture radicale au travail également. Depuis lors, le monde a connu un développement galopant, cependant que le cœur de Paris est demeuré bien préservé. Dans cent à deux-cents ans, ces vieux quartiers auront une valeur inestimable. En Asie, des gratte-ciels se construisent à une vitesse phénoménale, comme par exemple à Singapour ou en Malaisie, mais peu d’entre eux nous émeuvent et retiennent notre attention.

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Pour le projet de la Bourse de Commerce à Paris, comment avez-vous abordé la rencontre entre un bâtiment patrimonial et votre geste d’architecte contemporain, la création d’un musée dédié à l’art le plus actuel ?

J’avais lu un livre intitulé Architecture de Paris, dont la couverture représentait la Bourse de Commerce. Connaissant ainsi ce monument, je me disais que s’il fallait construire à cet endroit, il était impératif de préserver le bâtiment ancien et, pour concevoir un autre univers, notre monde à nous, de le bâtir dans l’existant. Je souhaitais qu’une nouvelle architecture, unissant le passé et le présent, y engendre une perspective du futur en provoquant une émotion spatiale.

Dites-nous en quelques mots ce que vous avez souhaité faire pour la Bourse de Commerce et ce que vous espérez de cette réalisation ?

On sait que la naissance d’un petit-enfant revigore les grands-parents. C’est dans cet esprit qu’on doit envisager la création d’une architecture dans un bâtiment pluriséculaire : donner naissance à un enfant. À travers ce geste, le bâtiment renaît et se transforme. Dans ce but, les parties anciennes, construites au 19e siècle, ont été restaurées totalement.

« Je voudrais créer une architecture qui touche les gens par sa beauté. »

Vous êtes aussi célèbre pour l’emploi résolu du béton et de la lumière. Pouvez-vous nous l’expliquer ?

Le béton armé a été inventé à la fin du 19e siècle en France et trouve son origine à Paris. Le béton, banalisé au 20e siècle, est devenu très facilement disponible à travers le monde. À l’aide de ce matériau commun, je voulais construire quelque chose d’introuvable ailleurs. Le béton armé symbolise pour moi un « rien » ou « néant », mais capable de rendre belle une personne apparaissant devant le mur. Si quelqu’un d’autre passe, le béton change d’aspect. Accueillant le sentiment de la personne, le mur l’accompagne. J’aspire à créer une architecture hospitalière. Qui se sent accueilli par mon architecture reconstitue, grâce à elle, sa force vitale.

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Béton
Fermer Bourse de Commerce — Pinault Collection © Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, Agence Pierre-Antoine Gatier - Photo Maxime Tétard, Studio Les Graphiquants, Paris

Dans l’absolu, qu’est-ce qu’un bâtiment réussi ?

L’architecture en soi n’est pas immortelle, mais il existe des choses qui restent gravées éternellement en notre âme et esprit. Lorsque les gens entrent dans Notre-Dame de Paris, ce qu’ils ressentent est impérissable, immuable. Si cela leur donne la force nécessaire pour vivre, il faudrait que de tels lieux puissent être rencontrés en maints endroits. À la Bourse de Commerce, je voudrais évoquer le futur dans l’espace dessiné par le cercle. À la lumière zénithale pénétrant par la verrière, les gens entrevoient l’espoir dans le mur circulaire en béton.

À quels signes savez-vous qu’un bâtiment ou un site que vous avez créé est réussi ?

Une architecture doit faire tressaillir de joie. Tous les intervenants de la création, le charpentier, le maçon, le directeur du chantier, l’architecte, et jusqu’à la société qui nous entoure, doivent converger pour enfanter un bâtiment porteur d’espoir, source d’effervescence et d’exaltation. S’il n’y a pas ce frémissement, c’est qu’ils n’ont pas réussi. Regardez le Centre Pompidou à son époque... Cette architecture, hors-normes à tous points de vue, beaucoup ne l’aimaient pas, tandis que ses adeptes y voyaient une lueur d’espoir. Une architecture divise l’opinion. Faute de mieux, pourquoi ne pas viser le don de l’espérance en créant un bâtiment ? C’est là que réside la possibilité d’une liberté de pensée.

« Une architecture doit faire tressaillir de joie. »

Quel bâtiment auriez-vous aimé concevoir, dont on ne vous ait jamais proposé la création ?

Le point de départ de toute architecture est l’habitation. Une maison unit le corps et l’âme de ses habitants, et incarne cette union. À partir de là, l’architecture peut prendre de l’ampleur, devenir un musée, un bâtiment administratif, etc. Dès lors qu’on accorde de l’importance à une maison, élément matriciel de l’architecture, même en changeant d’échelle, un grand bâtiment saura toujours conquérir les cœurs. Ma première œuvre était une petite maison de 50 mètres carrés. Je souhaiterais, avant de me retirer, en construire de nouveau une semblable.

Quelle est la première œuvre d’art dont vous vous souvenez, ou qui a vraiment compté pour vous ?

Comme il y en a beaucoup, je ne peux pas toutes les citer. Le premier artiste qui ait attiré mon attention était Jackson Pollock : sa peinture débordait le cadre de la toile. Plutôt que de suivre le chemin tracé, il vaudrait mieux opter pour une vie dont on ne connait le dénouement. En voyant les tableaux de Jackson Pollock, j’ai été frappé par le fait qu’ils sortaient du cadre, dans tous les sens du terme. Avec autant de force, l’œuvre de Duchamp m’a obligé à prendre conscience de l’importance de la réflexion. L’art contemporain et l’art en général marquent nos vies. Il est important de se familiariser avec l’art dès le plus jeune âge, car il nous encourage.

Si vous n’habitiez pas à Osaka, où aimeriez-vous vivre ?

J’ai grandi à Osaka en fréquentant la grande artère Midôsuji, sorte de Champs-Elysées de la ville, et en admirant le beau bâtiment municipal d’Osaka. J’ai toujours trouvé belle ma ville natale et j’en suis fier. Toute ville a de quoi rendre fiers ses habitants, comme les Parisiens sont fiers de Paris. Cette fierté donne la force de penser, et c’est précisément pourquoi l’on s’attache à sa ville. Pour cela, il faut être fier de sa propre famille. Il en va de même pour son quartier, sa région, de même encore pour son pays. Face à l’accroissement galopant de la population sur Terre, chacun doit en prendre conscience et réfléchir pour trouver comment y répondre.

Quelle est votre plus grande extravagance ?

Une grande partie de mes architectures sont extravagantes. Par exemple, à « Sumiyoshi no Nagaya », la première maison que j’ai construite, une courette sépare les pièces et les habitants doivent la traverser pour se déplacer d’une pièce à l’autre. On la dit difficile à vivre et mal chauffée. Ainsi sont la plupart des lieux que j’ai créés. Je demande à mes clients qu’ils s’accordent à leur maison. Propriétaires, si la maison est difficile à vivre, ils peuvent la faire évoluer de leur propre chef. Mon bureau abrite un vide du rez-de-chaussée au 4e étage, tel une cheminée. Et ce n’est pas commode du tout pour l’utiliser. Mais si je parle fort, tout le monde m’entend. Ça, c’est la famille et la société. C’est ça finalement, de travailler ensemble. Le bâtiment n’est pas commode, mais il offre un autre environnement, un nouvel univers, auquel on doit s’adapter.

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Quel est votre livre de chevet ?

Mon livre de chevet… – sachez que je ne lisais pas beaucoup pendant mon enfance… J’ai commencé à réfléchir quand j’ai eu une vingtaine d’années. J’ai lu des auteurs japonais, les philosophes Tetsuro Watsuji et Kitaro Nishida, etc. C’était difficile pour moi de les comprendre. Kitaro Nishida dessine toujours un cercle, et recommence éternellement. Jirô Yoshihara, chef de file du mouvement Gutai, dessinait aussi souvent un cercle. En remontant dans l’histoire du cercle, on arrive en Grèce, à Platon. Tout au long de ma vie, j’ai cru en l’éternité évoquée par le cercle, et veux continuer d’y croire encore et toujours. Je lis aussi Musashi Miyamoto, dont l’auteur est Eiji Yosikawa. C’est difficile à comprendre, mais j’ai appris à « être résolu ». Tout au long de ma vie, je me suis répété « Soit résolu ! », telle une incantation. Et je continuerai d’appliquer cette devise.

Quelle est cette devise ?

Ne jamais renoncer. Et trouver des opportunités de son propre chef. Ne pas compter sur les autres, mais miser sur les voies que l’on trouve par soi-même. Si l’on approuve cette nouvelle façon de vivre, pourquoi ne pas continuer ?