À propos de l'œuvre d'Urs Fischer

Urs Fischer, Untitled
Fermer Urs Fischer, Untitled, 2011-2020 (détail/detail). © Urs Fischer. Courtesy de l’artiste et Pinault Collection. Photo Stefan Altenburger.
Article
7 juillet 2021

À propos de l'œuvre d'Urs Fischer

« Un monument à ceux qui passent, un monument à l'impermanence, un monument au mouvement, un monument à la dynamique, un monument à la destruction créatrice. » Martin Bethenod

Temps de lecture
8 mn
Par Martin Bethenod,
Directeur général délégué

Quelle est cette œuvre prenant place au centre de la Rotonde sous cette monumentale Coupole ?

C'est une œuvre de l'artiste suisse Urs Fischer, qui est un artiste qui a 47 ans, qui vit aux Etats-Unis et qui est très important dans la collection Pinault, puisqu'il était présent dès l'ouverture de la première exposition au Palazzo Grassi, en 2006. Il est aussi le premier artiste auquel François Pinault ait confié une carte blanche au Palazzo Grassi en 2012. Cette œuvre d’Urs Fischer est une réplique à l'échelle 1 d'une célèbre statue de la Renaissance, Le rapt des Sabines de Giambologna, qui est un chef d'œuvre de la sculpture maniériste de 1580 et qui se trouve Piazza della Signoria à Florence.

L'installation de cette sculpture d’Urs Fischer au centre de la rotonde, c'est une manière de considérer la rotonde comme une sorte de place publique. On n'est pas dans une salle de musée. On est dans une place publique, alors certes couverte d'une verrière, couverte d'un dôme, mais un espace dans lequel les gens déambulent, les gens se croisent. C'est pour ça que l'artiste a conçu, pour installer cette sculpture dans la rotonde, un socle tout à fait particulier qui ressemble au socle qu'on trouve sur les places italiennes. Cette œuvre est donc une manière de faire un pont entre la Rotonde, la Bourse de Commerce et le berceau de la sculpture occidentale, le berceau de la sculpture de la Renaissance, la Piazza della Signoria à Florence.

Le rapt des Sabines de Giambologna, la version originale, celle qui existe en marbre à Florence, fait six mètres de haut. Le haut du cylindre de béton de Tadao Ando est à 9 mètres. Pour jouer à plein les effets de proportions entre cette sculpture et l'espace qui l'accueille d’Urs Fischer l’a donc légèrement rehaussée, en installant ce socle qui est comme les socles qu'on peut trouver dans les places publiques italiennes.

« L'installation de cette sculpture d’Urs Fischer au centre de la rotonde, c'est une manière de considérer la rotonde comme une sorte de place publique. »

Comment le visiteur peut-il l'aborder, les regarder et la comprendre ?

Cette œuvre d’Urs Fischer, n’est pas en marbre, comme l'original de Giambologna. Elle est en cire. C'est en fait une gigantesque bougie et cette bougie va mettre en jeu l'un des matériaux les plus importants de cette sculpture qui est le temps.

Cette œuvre est faite et pensée pour changer, se métamorphoser au long du temps de l'exposition. Lorsque l'exposition va commencer, elle sera telle qu'on la voit en ce moment parfaite, précise, hyper réaliste. On va allumer les mèches et au long de l'exposition, elle le va commencer à couler et à fondre, de sorte qu'à la fin, il n'y ait plus rien. Plus qu'un amas de formes nées du hasard, de blocs de cire fondue. (…)

Le temps est l'un des matériaux principaux de cette œuvre. Au-delà de la sensation de l'espace, c'est à une sensation du temps qu'Urs Fischer nous invite.

« Le temps est l'un des matériaux principaux de cette œuvre. »

La présence des six chaises, de l’ami artiste, et d'autres sculptures, semblent plus énigmatiques que le grand groupe sculpté de la Renaissance. Que signifient leur présence ?

Autour de cette grande sculpture monumentale, qui est l'élément principal et le plus spectaculaire de l'installation, vont prendre place 8 objets et qui sont 8 autres bougies. Ces objets représentent pour l'un le portrait d'un artiste, le portrait d'un homme debout. Qui est l'artiste Rudolf Stingel, un ami d’Urs Fischer, et qui est par ailleurs un artiste auquel une salle est dédiée au deuxième étage de la Bourse de commerce.

Et puis, 7 chaises. 7 objets qui ont été pensés par l'artiste, un peu en écho à l'iconographie du panorama du commerce. Ce panorama du commerce, cette grande toile marouflée de 1400 mètres carrés qui se trouve au-dessus de nos têtes, avait été installée pour l'ouverture de la Bourse de commerce en 1889 et (…) elle représentait la France et le commerce triomphant sur les cinq continents, avec une idée du voyage, une idée des débuts de la mondialisation. Urs Fischer a pensé installer autour de cette sculpture, 7 chaise, qui parlent aussi de ses voyages, de ses déplacements, de cette mondialisation. On va y retrouver un fauteuil d'avion. On va y retrouver une chaise monobloc, qui est l'objet manufacturé sans doute le plus présent sur les cinq continents. Et puis, un ensemble de fauteuils ou d'acier qui proviennent de cultures différentes, africaine, asiatique, etc. Manière donc à travers c’est 7 autres bougies, plus l'ami artiste, de créer comme un lien entre ce qui se passe ici, au rez-de-chaussée de la Bourse de commerce, et ce qui se passe en hauteur dans son panorama iconographique.

Ce qui se passe dans ce premier espace d'exposition la rotonde et ce qui se passe dans la galerie où se tiennent les œuvres de Stingel. Comme une manière de mettre en relation les différents espaces entre eux.

 

Présence frappante d’un memento mori choisi pour l’ouverture d’un musée. Mélancolie ou célébration ?

Ce qui est frappant avec cette œuvre d’Urs Fischer, c'est que d'une certaine manière, tout doit disparaître, ou plutôt tout va disparaître. Tout doit disparaître et pourtant, ce n'est peut-être pas un hymne à la vanité. La vanité, c'est une thématique très importante de l'histoire de l'art.

C'est une thématique très importante de l'art contemporain. C'est aussi une thématique très fortement présente dans la collection Pinault. Il n'est donc pas un hasard qu'on la retrouve ici, même si Urs Fischer l'interprète d'une manière qui est beaucoup moins mélancolique qu'on pourrait le penser. Au début, l’œuvre est verticale, l’œuvre est dynamique, l’œuvre se dresse vers le haut. Elle naît de la précision, du geste. Elle naît d'un rapport à tout ce que l'histoire de l'art peut avoir de plus parfait depuis plus poli, plus savant. Et les temps, les flammes vont amener cette sculpture à inverser toutes ces valeurs. Elle était verticale, à la fin, c'est un amas horizontal de flaques. Elle était parfaite, née du soin et de la précision. A la fin, elle est née du hasard. Elle était formelle, voire hyper formelle, et à la fin, elle est informelle, voire informe. Ce qui s'est passé pendant les quelques mois pendant lesquels cette œuvre va vivre, vivre, c'est à dire se consumer, ce n'est pas quelque chose qui va se détruire. Ce n'est pas quelque chose de perdu, mais c'est quelque chose qui va se transformer. On va passer d'un état à un autre, comme si toutes les valeurs de cette œuvre s'étaient inversées. Mais non pas pour produire rien, pour produire autre chose. Quelque chose né du hasard, né du temps, né de la vie. Donc beaucoup plus qu'une vanité, c'est sans doute une évocation de la destruction créatrice, de la métamorphose, du fait qu'on ne peut jamais rien figer, qu'on ne peut jamais rien arrêter.

C'est une thématique très importante de l'œuvre de Fischer. Présenter cette œuvre ici au moment de l'ouverture de la Bourse de commerce, de la restauration et de la réouverture au public de ce monument qu'est la Bourse de commerce : c'est d'une certaine manière faire de la Bourse de commerce un monument, certes, mais un monument à ceux qui passent, un monument à l'impermanence, un monument au mouvement, un monument à la dynamique, un monument à la destruction créatrice.

« Un monument à ceux qui passent, un monument à l'impermanence, un monument au mouvement, un monument à la dynamique, un monument à la destruction créatrice. »