L'interview de Ser Serpas

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Ser Serpas
Article
19 novembre 2021

L'interview de Ser Serpas

« C'est ce qui me pousse à chercher des objets dans la rue. Quand j'ai commencé à peindre, j'ai travaillé avec mes propres déchets. Le fait de m’autoriser à explorer ces détritus m'a permis de me reconnecter à moi-même. » Ser Serpas

Par Ser Serpas,
Artiste

Après avoir réalisé sculptures et installations, vous pratiquez aussi la peinture. Que vous apporte-t-elle ?

[…] Ça me permet de penser à des espaces qui sont souvent remplis par les souvenirs abandonnés des gens. C'est ce qui me pousse à chercher des objets dans la rue. Quand j'ai commencé à peindre, j'ai travaillé avec mes propres déchets. Le fait de m’autoriser à explorer ces détritus m'a permis de me reconnecter à moi-même après…
C'est assez récent et je suis jeune, j’ai commencé mon travail artistique il y a environ quatre ans maintenant. Ça m'a permis de revenir au cœur de mes propres affaires. J’essaie peut-être un peu de m’analyser.

 

Pourquoi avoir choisi la technique classique de l’huile sur toile ?

J'ai été influencée par les peintres autour de moi. J'avais de bons amis à New York qui étaient et sont d'excellents peintres que j'admirais vraiment, des gens comme Janiva Ellis, Sean Julian. Je voyais leurs peintures, j'allais à leurs vernissages, et j'étais vraiment intéressée par ce médium. Mais quand j'ai suivi une année de formation artistique à la fin de ma licence à Columbia, l’examen de peinture est le seul que j'ai failli rater, je ne pouvais même pas faire le nuancier correctement. Il fallait remplir environ 400 carrés de couleurs différentes, à l'huile. A la fin, ça ressemblait à un assemblage parce que je n'y arrivais pas. J'étais trop perturbée pour faire ce genre de choses. C’est quelque chose sur lequel j’ai toujours voulu me repencher. Je m'y suis remise deux ans plus tard et je me suis trouvé un atelier.

C'était aussi une question de logistique et d'accès.

Je n'avais pas trop d'argent à l'époque pour louer un atelier, ce que je pouvais louer était plus adapté à la peinture à l'huile.

Malheureusement, au départ je peignais sur des plaques de contreplaqué. Et dans mon petit atelier, je devais trimballer ces morceaux de contreplaqué au mètre qui se déformaient… Je ne me suis pas facilité les choses ! Ensuite, je suis passée à la toile tendue, qui permet de faire des objets plus sculpturaux, tout en gardant une dimension d’objet, comme le bois. Ça me faisait gagner beaucoup de place dans les petits ateliers que je pouvais avoir à l'époque.

 

Votre maîtrise de l’installation et du set design influence-t-elle la manière de construire vos tableaux ? D’où viennent ces cadrages serrés, et cette représentation du corps en morceaux ?

J'ai surtout appris à peindre en travaillant en une fois, à partir d'une photo sur mon téléphone, puis en essayant de refaire ma peinture encore et encore, et en l'agrandissant.
Finalement, j’ai réalisé qu’en travaillant sur une toile tendue prête à l’emploi, en la peignant, en l’étirant en enlevant toutes les agrafes au dos de la toile et en l’agrandissant, je pouvais agrandir l’image. Ça m'a amenée à jouer avec la distorsion, sujet qui m'intéressait, sans me cantonner à passer de la photo à la peinture façon copié-collé. J'ai poursuivi en choisissant toujours des photos au format paysage sur mon téléphone, puis en en faisant des portraits, et en faisant des formats carrés avec des choses longues comme ça, ce qui m’oblige à tout recadrer en temps réel et à tout faire tenir dans le cadre, mais en le distordant. 

De cette façon, certaines de ces images -qui sont presque des paysages- peuvent sortir de moi sous forme de chair peinte.

C’est un véritable projet, vous savez, de construire cette chair pour qu'elle semble aussi réelle que possible. Je trouve aussi que lorsque je fais ces zooms avant, je peux faire quelque chose d'un peu abstrait en me concentrant simplement sur une partie d'un corps, vous voyez ? Je fixais des clous sur le côté de la toile pour tenir l'iPhone et pouvoir zoomer sans avoir à toujours être sur mon téléphone.

 

Les images que vous produisez sont chargées d’érotisme, le corps y est parfois énigmatique.  Est-ce une manière de questionner son identité sexuelle et ses représentations ?

Je dirais non. Ces images datent d'une période particulière, j'étais un peu timbrée à l'époque et pas vraiment douée pour les relations, l’intelligence émotionnelle ou quoi que ce soit, je projetais sur les gens avec qui je sortais.
Je prenais donc ces photos assez négligemment, un peu comme des souvenirs de ces relations dont je ne savais pas si elles se poursuivraient.

 

Et les autoportraits ?

C’est plus difficile parce que, quand je prenais des photos à l’université, je ne pensais pas que je les peindrai, puisque je ne peignais pas à l'époque. Elles étaient pour moi, à regarder, ou comme des photos d’humeur sur Instagram.

 

Quelles sont vos influences picturales, de maîtres modernes ou anciens ? De quelles références de l’histoire de l’art vous sentez vous proche ?

C'est une question difficile pour moi, parce que j'étais une très mauvaise élève en histoire de l'art, mais si je dois parler de mes influences… Je crois que c'est une des questions les plus difficiles pour moi. J'aime les vidéoclips.


Enfant, j’ai été influencée par les films d'horreur et leurs bandes-annonces, surtout les enchaînements rapides.

J’y pense encore quand je suis dans mon atelier et que j'imagine présenter et construire mon travail.
Les affiches de films d'horreur aussi, on y trouve souvent des visages déformés qui crient, beaucoup de gore et d’exagération. Et parfois, ils utilisent de la musique vraiment alternative comme, quand j'étais jeune, du Marilyn Manson ou des morceaux de techno dans ces films d'horreur vraiment intenses. Je me demandais ce que c’était. On ne trouve pas ça ailleurs dans la culture populaire, les films d’horreur sont considérés comme un sous-genre, on y va pour un frisson bon marché. Mais parce que ma mère m'y a exposée très jeune, j'ai grandi en les aimant. C’est là que je me suis le plus approchée d'une réelle compréhension de ce qu'était l'art, à vraiment m’intéresser à ces films et aux images qui en sortaient, qui se reflètent aussi

 

Pourquoi avez-vous décidé de retirer les châssis des peintures à l’huile ? Pourquoi clouer directement les toiles au mur ?

C'est violent. J'aimais travailler avec des panneaux de bois juste parce que c'est la première chose sur laquelle j'ai travaillé, et je n'ai jamais aimé la toile tendue : quand on appuie trop fort sur le pinceau et qu'on pousse vraiment sur la toile, ça l’entaille... J'aimais travailler sur quelque chose dans lequel je pouvais vraiment m’enfoncer. Au départ, j’ai commencé à sortir les toiles de leur cadre comme un rappel de l’époque où je travaillais avec des panneaux de bois, je devais toujours les déplacer et les empiler, et c'était très physique, assez lourd et tout ça. Le fait de retirer les agrafes du dos d'une toile, une à une quand je n'avais pas la bonne machine, faisait toujours un peu partie du travail et de la façon dont je traitais […], ça rendait les toiles non précieuses et ça m’autorisait à les rudoyer, plus comme mes sculptures, ça m'a permis de les faire fonctionner, comme mes sculptures.

 

Poursuivez-vous ce travail sur la peinture ?  Sur quelles votre travail, les séries travaillez-vous ?

Je viens de commencer à travailler avec un peu plus de couleurs et à une échelle un peu plus grande. 
Je viens de faire toute une série de nouveaux autoportraits très récemment. Mais je me suis représentée comme une victime, comme dans un film d'horreur, avec beaucoup de sang et de gore. Et j'ai fait un labyrinthe d'Halloween à Zurich, parce qu'il n'y a pas vraiment de labyrinthe d'Halloween en Suisse. Alors, j'en ai fait un pour mes amis, plein de dessins sanglants, de faux sang sur des draps, de fausse herbe, de corps nus dans l'herbe avec du sang partout. Récemment j'ai fait un ensemble de peintures beaucoup plus grandes, avec beaucoup plus de couleurs. Je crois que c’est plus figuratif parce que j’ai plus de confiance en ma peinture et mon geste. Et cette fois, il n’y avait pas d’autoportrait, c’était toujours d'autres personnes.

Je crois que la dernière fois que j'ai vraiment fait une série (…) c'était pour ces peintures en 2019. Cette partie de la série est exposée ici, à la Collection Pinault de la Bourse du Commerce.