« La société contemporaine évolue dans une direction très éloignée du réel parce qu’elle en détruit la majeure partie. ​​​​​​​» Roni Horn

Roni HORN a.k.a., 2008 2009 (non encadré/unframed)
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Interview
29 juin 2022

« La société contemporaine évolue dans une direction très éloignée du réel parce qu’elle en détruit la majeure partie. ​​​​​​​» Roni Horn

Dans le cadre de l'exposition « Roni Horn — Felix Gonzalez-Torres », nous avons posé quelques questions à Roni Horn, sur ses sculptures, sur la lumière, sur ses liens avec son défunt ami.

Temps de lecture
8 mn
Par Roni Horn,
Artiste

À travers cette exposition, vos œuvres et celles de Felix Gonzalez-Torres poursuivent un dialogue de longue date. Quelle est l’inspiration de cette nouvelle conversation ?

Ce sont deux sensibilités, non pas similaires, mais compatissantes, qui travaillent en parallèle l’une de l’autre et qui parfois se mêlent. Ça relève plus d’un flux que d’un choix, car nos points communs sont bien plus enfouis. Ils ne se limitent pas à notre utilisation de la forme de la paire ni au lien que nous avons avec l’homosexualité. Une plus grande sensibilité imprègne ce travail, et nous pouvons la montrer ici avec Caroline de la Pinault Collection. L’échelle est assez grande pour en saisir toute la complexité et toute la réalité. Il n’y a pas de dialogue. Il n’y a que nous deux, très proches l’un de l’autre, dans une interaction bienveillante jusqu’à la fin de sa vie. C’est quelque chose de plus naturel.  

Comment avez-vous joué avec cette Galerie de la Bourse de Commerce ? Pourquoi avoir choisi de ne pas utiliser la lumière naturelle ?

J’ai fait ce choix il y a longtemps. Pas de lumière, c’est la règle. Soit le soleil brille, soit il ne brille pas. En général, avec mes œuvres, la lumière ambiante est toujours préférable, mais dans le cas présent, en considérant, je peux l’intégrer à ma vision. Je suis convaincue que "For Stockholm" comme la lumière ambiante, est une expérience visuelle très satisfaisante grâce à la luminosité et à la manière dont cela opère. "For Stockholm" illumine par intermittence les objets, l’événement  et tout ce qu’il y a dans l’exposition. C’est donc une sorte de soleil omniprésent. Oui, c’est le climat. "For Stockholm" crée le climat de l’exposition.

 

Quelle œuvre de Felix Gonzalez-Torres tenez-vous particulièrement à faire découvrir aux visiteurs ?

Pour moi, "For Stockholm" est sans doute l’œuvre de cette exposition qui montre le mieux l’intimité tacite qui a toujours existé. Elle l’a révélée. La mèche est vendue. Il y a l’idée que ce n’est plus un secret. Cela ne peut pas vraiment se décrire avec des mots. À propos des autres œuvres, je dois dire que Felix a le don de parfaitement  se suffire à lui-même, comme avec les rideaux, "Loverboys" et les lumières. Il y a quelque chose de nouveau partout et dans chaque juxtaposition. On ne voit pas beaucoup d’œuvres de Felix, mais c’est un artiste qui n’en montre jamais trop.

« Felix a le don de parfaitement  se suffire à lui-même. »

Well and Truly compte parmi vos œuvres majeures. Elle a marqué l’histoire des expositions à la Punta della Dogana. Pourriez-vous nous en dire plus sur cette œuvre et sur son nouvel emplacement dans la Galerie de la Bourse de Commerce ?

C’est comme un dessin. Chaque fois que je l’installe, j’ai l’impression de dessiner et c’est un dessin qui dialogue activement avec ce lieu particulier. Heureusement, la Bourse de Commerce m’offre  de très belles caractéristiques architecturales pour créer une dynamique vraiment intéressante et pour que l’œuvre fonctionne. C’est le contraire de ce que j’ai connu dans ma jeunesse, à savoir le "white cube", le pire environnement possible  pour mon travail, pour mes sculptures. Il convient à la photographie et au dessin, mais pas à la sculpture, car il la détruit et la simplifie à l’excès. Il en détruit les nuances, qui résident toutes dans l’impression d’espace créée, la relation de l’œuvre avec l’ambiance, avec la lumière, avec l’architecture, avec l'histoire et avec la circulation alentour. Toutes ces choses jouent un rôle important et aucune d’elles n’est vraiment visible. Il faut donc tout utiliser, surtout au niveau architectural, pour influencer l’expérience de l’œuvre, en quelque sorte. Chaque fois que j’expose cette œuvre, je le fais donc de façon très différente. Elle interagit avec le décor ambiant, comme un paysage. C’est simplement ainsi que la lumière se comporte sur un bloc de verre. J’ai eu beaucoup de chance avec cette œuvre. Je n’ai jamais eu à l’exposer dans une galerie d’art, car c’est le contraire de ce que je souhaite.

«  Chaque fois que j’expose cette œuvre, je le fais donc de façon très différente. Elle interagit avec le décor ambiant, comme un paysage. »

Que pensez-vous de la courbure de la Galerie ?

En général, les galeries d’art ne sont pas un espace optimal pour la présentation de mes œuvres. C’est juste une complexité organique qui permet d’équilibrer l’expérience différemment afin de pouvoir activer non pas une narration, mais une chronologie et une durée en évitant que tout se passe en même temps. Ainsi, quand vous entrez dans la Galerie, quelque chose se révèle, puis quand vous avancez, d’autres choses se dévoilent. Vous ne voyez pas tout dès l’instant où vous entrez.

Essayez-vous de saisir l’insaisissable ? Est-ce une chose que Felix Gonzalez-Torres tentait aussi de faire ?

Je ne le dirais pas en ces termes parce que le fait de saisir ce qui nous échappe est un problème. C’est une erreur, car ce qui nous échappe est nécessairement insaisissable. L’une des seules manières de s’en saisir, c’est à travers l’expérience de l’insaisissable.  Vous comprenez ? On ne peut pas arrêter l’insaisissable, mais, pour ainsi dire, on peut peut-être le ralentir, lui consacrer du temps... C’est ce qu’une exposition peut faire pour l’expérience de chacun, parce que c’est là que réside notre travail (et je ne veux pas parler pour Felix). C'est dans les points communs que se trouve l'expérientiel. Ça paraît simple, mais toutes les expériences ne se valent pas en termes de qualité, d’intelligence, et de ce qui se joue autour de vous. La société contemporaine évolue dans une direction très éloignée du réel parce qu’elle en détruit la majeure partie. Une partie du problème est simplement la fin de la nature. C’est un problème bien trop grand, mais il influence tout. Selon moi, il influence la compréhension de cette exposition, car ce qui fait réagir les gens, c’est la reconnaissance fondamentale et viscérale de leur présence.

« La société contemporaine évolue dans une direction très éloignée du réel parce qu’elle en détruit la majeure partie. »

Quels conseils donneriez-vous aux visiteurs qui découvrent cette exposition ? Quel état d’esprit leur conseillez-vous d’adopter ?

J’ai toujours été convaincue qu’il faut vraiment être présent dans l’ici et maintenant. Ce n’est pas facile à faire et ça devient de plus en plus dur. C’est le plus important. Je conseille aussi d’adopter un esprit joueur, qui vous ouvre à l’humour, à des informations et des présentations insensées, et qui facilite l’accès à un monde plus grand. Ce seraient les deux choses : une présence attentive et un esprit joueur.