« J'ai voulu donner une définition plus large de l'art minimal » — Jessica Morgan
Jessica Morgan, commissaire de l’exposition « Minimal », évoque sa rencontre avec la Collection Pinault et la manière dont elle réunit artistes majeurs et voix moins visibles pour révéler la richesse et la diversité du minimalisme.
Quel est le point de départ de l’exposition « Minimal » ?
Le terme « minimal » peut être interprété de beaucoup de façons, et c’est précisément ce qui m’intéressait dans cette exposition. Il existe un noyau dur d’artistes qu’on peut regrouper sous l’appellation « Minimal » avec un grand M. Il s’agit d’un groupe restreint dont les membres sont associés au nord-est des États-Unis. Mais ici, j’ai voulu donner une définition plus large du mouvement minimal, qui s’étende à différentes régions et géographies, mais aussi à différentes générations.
J’ai été agréablement surprise de découvrir un si grand nombre d’artistes proches du minimalisme dans la collection de François Pinault, dont je connaissais plutôt les œuvres figuratives et plus contemporaines. Mon point de départ pour l’exposition a donc été d’explorer en profondeur les œuvres présentes dans la Collection et d’imaginer une histoire plus vaste de l’art minimal. J’ai été ravie de trouver une incroyable sélection d’œuvres du mouvement japonais Mono-ha, une école associée au langage minimal dans le Japon des années 1960 et 1970. À cela s’ajoutaient des œuvres du monde entier, d’Europe comme des États-Unis, qui permettaient de commencer à raconter l’histoire de cette véritable conversation internationale qui avait lieu à l’époque.
« Mon point de départ pour l’exposition a donc été d’explorer en profondeur les œuvres présentes dans la Collection et d’imaginer une histoire plus vaste de l’art minimal. »
Pourquoi avoir choisi de séquencer cette exposition autour de sept thématiques ?
Cela m’a paru essentiel de ne pas uniformiser les artistes présents. Les mouvements nés à Rio de Janeiro, Tokyo, Londres, Paris, New York ou Los Angeles sont tous très différents. Les artistes viennent de différents horizons politiques et socioéconomiques. C’est pourquoi j’ai évité les thématiques qui, à mon sens, auraient pu diluer la spécificité de leur travail. Et naturellement, un rapprochement entre les artistes s’est fait. D’abord autour des réinterprétations de la grille, un thème récurrent dans l’histoire de l’art depuis des siècles, mais qui a été profondément interrogé par ces artistes dans les années 1960 et 1970, qu’ils viennent d’Europe, des États-Unis ou d’Amérique latine. Nous avons suivi le même cheminement pour « Surface », une section de l’exposition qui brouille la frontière entre peinture et sculpture. On y trouve une sculpture représentée comme une œuvre picturale ou une peinture accrochée à la manière d’une sculpture.
Certains artistes tels que Meg Webster, On Kawara, Agnes Martin ou Charlotte Posenenske occupent une place particulière. Quel est votre parti pris curatorial ?
La Rotonde de la Bourse de Commerce est le point d’orgue quand on pénètre dans le musée. La pièce principale qui y est exposée donne le ton pour tout le reste du parcours d’exposition. Je trouvais donc évident de choisir une artiste à la fois emblématique de ce mouvement mondial, qui a touché le monde de l’art à l’international, mais qui apporte aussi quelque chose de nouveau, et qui puisse peut-être surprendre le public. Meg Webster est une artiste avec laquelle nous avons beaucoup travaillé à la Dia Art Foundation, le musée que je dirige. Ses œuvres m’interpellent. Elle crée des formes géométriques, réduites à l’essentiel, à partir de matières naturelles. Au lieu d’être faites de métal ou de béton, des matériaux qu’on associe volontiers à l’art minimal, ses œuvres viennent de la nature. Elles sont faites de terre, de plantes, de baies et interrogent notre perception de la matérialité de ces œuvres minimales.
Au sein de la Collection Pinault, il y a bien sûr une présence remarquable de certains artistes comme Robert Ryman, Agnes Martin ou On Kawara, qui sont importants pour François Pinault. J’ai pris beaucoup de plaisir à rassembler certaines de ces œuvres afin d’explorer leur langage et leur méthodologie en profondeur. Charlotte Posenenske est, elle aussi, une artiste avec laquelle nous avons beaucoup travaillé à la Dia Art Foundation. C’est une figure fascinante, une artiste minimaliste allemande. Ses œuvres, exposées dans l’ensemble du bâtiment, dialoguent avec l’architecture et surprennent les visiteurs au détour d’une salle, à moins qu’elles ne passent inaperçues, car son travail s’inspire des infrastructures que l’on rencontre généralement dans d’anciens bâtiments réhabilités. Le langage qu’elle utilise dans Serie DW, exposée ici, est constitué de tubes en métal à configuration variable. Ce qui est remarquable dans le travail de Charlotte Posenenske, c’est que le commissaire ou le collectionneur est libre de les assembler comme il le souhaite. Ces structures modulables, nous les avons intégrées à l’architecture de la Bourse de Commerce, un bâtiment déjà exceptionnel par son héritage historique, mais aussi par la rénovation de Tadao Andō.
L’exposition réunit des figures historiques de l’art minimal mais aussi des artistes moins attendus. Pourquoi ce choix ?
Suite au travail réalisé à la Dia ces dernières années, je savais que cette période des années 1960 et 1970, mais aussi le mouvement minimal, étaient bien plus riches que l’histoire qui nous en était contée. On retrouve des figures majeures comme Dan Flavin et Donald Judd dans l’exposition, mais aussi d’autres voix qui prennent place à leurs côtés. Meg Webster en fait partie. D’ailleurs, Donald Judd soutenait beaucoup son travail, que j’ai exposé pour la première fois à la Dia. Mais on voit aussi apparaître d’autres figures, comme Howardena Pindell, une peintre new-yorkaise fascinante. Elle travaillait au Museum of Modern Art, l’épicentre créatif de la scène artistique de l’époque, dans le New York des années 1960 et 1970. Pourtant, elle n’a pas été intégrée au mouvement minimal. Son travail apparaît à la fois dans les sections « Grille » et « Monochrome », car elle explore une pratique picturale peu traditionnelle, en introduisant différents types de matières et de matériaux dans la surface même de la toile. Un autre artiste, peut-être moins connu, est Rasheed Araeen, né au Pakistan, mais ayant passé une grande partie de sa carrière à Londres. Il a été une figure clé du mouvement minimal à Londres dès le milieu des années 1960 et son travail exprime là encore quelque chose d’un peu singulier. Il a notamment créé une œuvre interactive présentée dans l’exposition : Zero to Infinity. Celle-ci remet en question le concept de finitude de l’œuvre d’art. C’est une œuvre évolutive, avec laquelle on interagit et que l’on peut modifier.
« Je savais que cette période des années 1960 et 1970, mais aussi le mouvement minimal, étaient bien plus riches que l’histoire qui nous en était contée. »
Comment s’inscrit le mouvement japonais Mono-ha au sein de l’exposition ?
Le mouvement Mono-ha occupe une place particulière dans l’exposition, en partie parce que François Pinault possède une collection très vaste de ces artistes comme Kishio Suga et Susumu Koshimizu. Ce mouvement est donc particulièrement bien représenté. C’est pourquoi j’ai voulu lui consacrer un espace. J’avais conscience que ces artistes peuvent être moins connus notamment du public français, car il n’y a pas vraiment eu d’exposition d’envergure consacrée à leur travail ici. L’importance de ce mouvement vient du dialogue entre les matières, les approches et les esthétiques, mais aussi de l’histoire que ses artistes ont avec Paris. Lors de la Biennale de Paris en 1971, ils ont été très nombreux à venir exposer ici, et se sont liés d’amitié avec des artistes européens et nord-américains. Il existe donc une histoire, un dialogue entre ces générations d’artistes.
De quelle manière résonne l’architecture circulaire de la Bourse de Commerce et les œuvres minimales qu’elle abrite ?
Bien sûr, le bâtiment est toujours le point de départ de toutes les expositions ici. Il n’est pas seulement circulaire, il est aussi chargé d’histoire. J’étais très intéressée par l’idée d’ouvrir les fenêtres, qui donnent soit sur l’intérieur, soit sur l’extérieur au deuxième étage de la Bourse. Et, dans ma conception de l’exposition, sa scénographie, la présence de la lumière naturelle, cette opacité, cette relation à la ville étaient des éléments très importants pour mettre en valeur la chorégraphie créée par les œuvres.
Selon vous, en quoi le minimalisme trouve-t-il écho dans l’époque actuelle ? Quelle expérience souhaitez-vous offrir aux visiteurs ?
Je pense que certaines préoccupations de ces artistes sont encore d’actualité aujourd’hui. L’une d’elles, en particulier, concerne l’attention du regardeur. Nombre de ces artistes nous invitent à ralentir, à prendre le temps d’observer des détails plus subtils, parfois même infimes. Les œuvres de Robert Ryman nous invitent notamment à ce travail d’observation. J’aimerais beaucoup que les visiteurs repartent avec l’impression d’avoir vécu un dialogue direct avec les œuvres, avec leur propre corps, avec leurs sens. Dans le cas de Meg Webster, l’expérience est profondément sensorielle. Et pour d’autres artistes, il s’agit plutôt d’une confrontation avec l’œuvre. Je pense notamment aux œuvres sculpturales de Lee Ufan, comme cette pierre posée sur une plaque de verre qui témoigne du geste, de l’action accomplie. Cela fait appel à notre sensibilité, à notre perception de la masse, des effets de la gravité, de la fragilité du verre. Les artistes font appel à notre capacité d’empathie pour comprendre et faire l’expérience de leur travail. Dans la section « Matérialisme », on voit les toiles couvertes de terre de Michelle Stuart. On est immédiatement frappés par la tangibilité d’une matière qui fait partie de notre quotidien.
L'exposition « Minimal » est présentée jusqu'au 19 janvier 2025 à la Bourse de Commerce – Pinault Collection, à Paris.