En écho à l’exposition « Clair-obscur », la Bourse de Commerce présente dans la Rotonde, où se déploie le film Camata de Pierre Huyghe, la pièce musicale Kyema (1988) d’Éliane Radigue (1932-2026), compositrice et pionnière de la musique électronique, diffusée en direct par François J. Bonnet, prolongeant une réflexion sensible sur le temps, le rituel et les états de transformation.
A l’écoute de Kyema, un bourdon émerge, ni sourd ni clair. Il vibre et se transforme par d’infimes oscillations, générant des séquences qui se superposent ou se déploient isolément – jamais tout à fait identiques, jamais tout à fait répétées.
Ce programme avait déjà été présenté en novembre 2024 dans le cadre de l’exposition « Pierre Huyghe. Liminal » à la Punta della Dogana à Venise. En complicité avec François J. Bonnet, la compositrice avait accepté sa reprise sous le dôme de la Rotonde de la Bourse de Commerce dans le cadre de « Clair-obscur ». À la suite de son décès le 23 février 2026, le concert est maintenu conformément aux souhaits de sa famille.
Programme
- 19h30 : le Point musique, une présentation de l’œuvre d’Éliane Radigue par le journaliste musical français Joseph Ghosn (Auditorium)
- 20h : Kyema (1988) d’Éliane Radigue, diffusée par François J. Bonnet (Rotonde)
Kyema s’inspire du Bardo Thödol, ou Livre des morts tibétain, et se déploie en six sections correspondant aux six bardos – états intermédiaires de la vie et de la mort – qui dessinent la continuité existentielle d’un être : la naissance, le rêve, la contemplation, la mort, la claire lumière, puis la traversée et le retour.
Peu après l’achèvement de Kyema en 1988, Éliane Radigue apprend la mort tragique de son fils Yves dans un accident de voiture. Deux semaines plus tard, elle entreprend la composition de Kailasha, nommé d’après le plus sacré des sommets tibétains, le mont Kailash. Bien qu’un voyage sur ce site – considéré comme le centre du monde dans la cosmologie tibétaine – lui fût impossible, l’œuvre agit à la fois comme un pèlerinage sonore et comme un mémorial dédié à son fils disparu. Elle l’achève en 1991. Un voyage ultérieur au Népal, à l’occasion de la crémation de son maître tibétain, confirme pour elle la dimension transcendante de la mort, comprise comme un devenir perpétuel. Cette expérience traverse Koumé, qu’elle termine en 1993, achevant ainsi la trilogie. Trilogie de la Mort est présentée en novembre 1993 au monastère de Cimiez à Nice, où le son diffusé par des haut-parleurs dissimulés semblait, selon le compositeur minimaliste Tom Johnson, s’échapper des murs.
La bande analogique du concert est issue d’une édition réalisée à partir du master original par l’éditeur new-yorkais Blank Forms.
À propos d’Éliane Radigue
Née à Paris, Éliane Radigue s’initie très tôt à la musique, d’abord au piano, puis à la harpe, au chant et à la composition. C’est au contact de la musique concrète, auprès de pierre Schaeffer puis de Pierre Henry, que la musique d’Éliane Radigue trouve sa voie véritable.
Sur plus de cinquante ans, son œuvre se déploie en trois périodes distinctes, chacune marquée par une rupture et par une exploration des seuils, des intervalles et des relations entre expérience d’écoute, dimension intérieure et trajectoire personnelle.
Un premier temps (1968-1971) est consacré au travail sur les feedbacks et les réinjections, phase embryonnaire signalant déjà une minutie extrême et un travail sur les seuils et les équilibres menacés. S’ouvre ensuite une longue phase de compositions électroniques (1971-2001), dominée par l’usage du synthétiseur ARP 2500 et par le développement de formes longues aux variations subtiles, inscrivant sa musique dans une durée attentive au déploiement du temps. Depuis les années 2000, son travail s’oriente vers des créations acoustiques en collaboration étroite avec des musiciens complices, élargissant sa pratique à une dimension plus collective et relationnelle.
Tout au long de sa vie, Éliane Radigue a développé une œuvre exigeante et singulière qui continue d’influencer de nombreuses générations de musiciens. Elle est décédée le 23 février 2026.
À propos de François J. Bonnet
François J. Bonnet est compositeur, théoricien et directeur du Groupe de Recherches Musicales de l’Institut National de l’Audiovisuel (INA GRM) depuis 2018. Sa musique, souvent diffusée sous le projet Kassel Jaeger, est présenté internationalement dans des festivals et institutions majeures. Il a collaboré avec des artistes tels qu’Éliane Radigue, Stephen O’Malley ou Jim O’Rourke. Auteur de plusieurs essais – dont La musique à venir (2020) et Après la mort (2017) – il est également producteur sur France Musique (L’Expérimentale) et coéditeur de la revue SPECTRES (Shelter Press)et des collections discographiques Recollection GRM et Portraits GRM.
Joseph Ghosn est journaliste, auteur de plusieurs essais sur la musique. Directeur adjoint de la rédaction de Madame Figaro, il a précédemment dirigé les rédactions de Vanity Fair, Grazia et les Inrockuptibles. Pour France Musique, il participe une fois par mois à l’émission l’Expérimentale produite par l’INA-GRM.
Kyema (1988)
Durée : 61’22”
Synthétiseur ARP 2500 sur bande magnétique.
Réalisée au studio de l'auteur à Paris.
Création le 17 décembre 1988 au New Langton Arts, San Francisco.
Première partie de la « Trilogie de la Mort ».
« États intermédiaires
... à mon fils, Yves Arman
Inspirée du texte-racine du “ Bardo- Thodol ” (Livre des morts tibétain), cette pièce évoque les six états intermédiaires de conscience qui constituent la continuité existentielle de l’être :
1. Kyene - la naissance
2. Milam - le rêve
3. Samtem - la contemplation
4. Chikal - la mort
5. Chönye - la claire lumière
6. Sippaï - traversée et retour »