Prix Pierre Daix 2023

Prix Pierre Daix

Prix Pierre Daix 2023

Le Prix Pierre Daix a été remis à Paula Barreiro López le 20 novembre 2023 à la Bourse de Commerce par François Pinault.

Pinault Collection a le plaisir d’annoncer que le prix Pierre Daix a été attribué cette année à l’ouvrage de Paula Barreiro López, Compagnons de lutte. Avant-garde et critique d’art en Espagne pendant le franquisme, paru aux Éditions de la Maison des sciences de l’homme, en 2023.

Créé par François Pinault en 2015, en hommage à son ami écrivain et historien de l’art Pierre Daix, disparu en 2014, le prix récompense, chaque année, un ouvrage consacré à l’histoire de l’art moderne ou contemporain.

Pour l’édition 2023, l’ensemble des membres du jury salue la remarquable étude de Paula Barreiro López qui explore un sujet rarement étudié, celui de la vie artistique et culturelle, en Espagne, pendant la deuxième période du franquisme. Cet ouvrage s’appuie sur des archives jusqu’alors inexplorées et des entretiens inédits qui permettent de rapprocher les discours et les pratiques esthétiques du contexte socio-politique, éthique et culturel de l’Espagne franquiste. Il souligne le rôle de la création artistique comme engagement politique et celui que la critique a joué dans cet engagement.

Éclairant ainsi un nouveau pan de l’histoire de l’art, Compagnons de lutte. Avant-garde et critique d’art en Espagne pendant le franquisme s’affirme comme une étude passionnante en résonnance parfois avec les engagements intellectuels et politiques de Pierre Daix.

 

Compagnons de lutte. Avant-garde et critique d’art en Espagne pendant le franquisme

Dans l’Espagne de la période du franquisme tardif (1957-1975), les critiques d’art jouent un rôle essentiel dans les mouvements de contestation qui agitent une société alors en pleine mutation. Contre la doctrine d’un art moderne autonome et dépolitisé prônée par le régime, ils produisent des discours esthétiques qui rétablissent le lien entre culture et politique et poussent les artistes à inscrire leurs oeuvres dans le cadre élargi des questions éthiques et des enjeux sociaux.

En s’appuyant sur l’étude d’archives restées jusqu’ici inexplorées et sur des entretiens inédits, Compagnons de lutte s’attache au travail de sept critiques et historiens de l’art espagnols qui ont pris part activement à la vie intellectuelle et politique de leur pays dans les années 1960 : ils publient, éditent, traduisent, organisent des expositions, des débats, des rencontres. Grâce à la complicité nouée avec Giulio Carlo Argan et Umberto Eco en Italie, Adolfo Sánchez Vázquez au Mexique, Gérald Gassiot-Talabot, Julio Le Parc et le Salon de la Jeune Peinture à Paris, ils s’approprient les théories et les tendances artistiques circulant à ce moment-là en Europe et sur le continent américain, en les adaptant avec succès aux conditions spécifiques de l’Espagne franquiste.

Fruit d’une approche interdisciplinaire et transnationale des réseaux artistiques du Sud global, l’ouvrage de Paula Barreiro López révèle un pan longtemps négligé par l’historiographie de l’art européen, en éclairant le fonctionnement de l’avant-garde espagnole dans les dernières années de la dictature, sa diffusion et sa réception critique dans les milieux culturels de gauche à l’époque de la guerre froide.

Compagnons de lutte. Avant-garde et critique d’art en Espagne pendant le franquisme a été publié en français en 2023. Il est paru initialement en anglais en 2017, puis en espagnol en 2021.

 

Biographie de l'auteur

Paula Barreiro López est professeure d’histoire de l’art contemporain à l’université Toulouse-II-Jean-Jaurès et membre du laboratoire FRAMESPA (France, Amériques, Espagne — Sociétés, pouvoirs, acteurs). Sa carrière professionnelle s’est développée dans diverses institutions européennes telles que l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) à Paris, l’Instituto de Historia du Conseil national espagnol de la recherche (CSIC) à Madrid, ainsi que les universités de Barcelone, Liverpool, Genève et Grenoble. À travers ses nombreuses initiatives scientifiques, parmi lesquelles compte notamment la création en 2015 de la plateforme de recherche internationale MoDe(s) — Modernité(s) Décentralisée(s), réunissant des chercheurs de différents centres en Europe, en Amérique du Sud et en Amérique du Nord qui travaillent sur le thème « Art, politique et contre-culture dans l’axe transatlantique de la guerre froide au monde contemporain », Paula Barreiro López contribue de manière essentielle à une histoire de l’art contemporain en cours de mondialisation.

Ses deux premières monographies Arte normativo español (2006) et La abstracción geométrica en España (2009) abordaient l’abstraction géométrique en Espagne, son développement et son internationalisation. Depuis, l’autrice s’est intéressée aux échanges artistiques, à la critique d’art, aux politiques et réseaux culturels en Europe et en Amérique latine pendant la guerre froide, analysant les développements multiples de la modernité dans un contexte déjà globalisé. Dernièrement, elle a publié Revolver el tiempo (avec María Ruido) en 2023, Vanguardia y crítica de arte en la España de Franco en 2021, Atlántico frío en 2019 et Avant-Garde Art and Criticism in Francoist Spain en 2017. Elle a collaboré aussi avec les revues spécialisées Leonardo, Bulletin of Spanish Studies ou encore Critique d’art.

Centrée, 1/3 largeur
Prix Pierre Daix
Fermer (c) Tobias Locker

Entretien avec l'autrice

Quelles grandes lignes votre ouvrage Compagnons de lutte explore-t-il ?

Cet ouvrage vise à mettre en évidence la collaboration active des forces culturelles pendant la dictature de Franco dans la constitution d’une conscience intellectuelle, théorique et morale, démocratique et antifranquiste. Analysant l’enchevêtrement de l’art et de la politique qui s’est développée dès les années 1950 au sein de l’avant-garde en Espagne, il étudie les processus de négociation entraînés chez les critiques, artistes et acteurs culturels sous la période du franquisme tardif (1959-1975). Si ce moment est au cœur du livre, le coup d’État de 1936 et le début de la dictature y sont aussi abordés afin d’éclairer les processus de transformation sociale, le développement de l’art ainsi que les interactions du régime franquiste avec la culture. Compagnons de lutte s’appuie sur les analyses et le parcours de sept critiques et historiens de l’art majeurs : Antonio Giménez Pericás, Vicente Aguilera Cerni, José María Moreno Galván, Alexandre Cirici, Tomàs Llorens, Valeriano Bozal et Simón Marchán. Leur travail offre un point de vue privilégié pour examiner la manière dont les avant-gardes opéraient sur les terrains culturels et socio-politiques. L’étroite participation de ces critiques aux évènements artistiques majeurs de l’époque comme leur intérêt pour les tendances internationales et leur actualisation progressive à l’aune de théories transnationales, a déterminé leur rôle dans l’importation réussie et la resémantisation de ces théories et tendances. Tout cela constitue un panorama foisonnant qui permet d’étudier l’interaction entre intellectuels et artistes, l’imbrication de forces politiques et idéologiques (telle que la pensée marxiste) derrière bon nombre de décisions, ainsi que leur rôle dans la création de concepts, d’idées, de valeurs et de positions. Ainsi, ce livre retrace le réseau de connexions et d’échanges internationaux qui façonna la critique de l’art espagnole par le biais des lieux et des acteurs constitutifs d’une culture contestataire. Il aborde aussi le rôle que des théories esthétiques contemporaines ont joué dans la volonté de concevoir cette avant-garde. Enfin, cet ouvrage évalue la fonction déterminante de la critique en tant que médiatrice d’idées et de nouveaux concepts dans le champ culturel (au travers d’expositions, de publications, etc.), et l’effet de ces impulsions sur le discours plastique et esthétique de l’époque.

En quoi la critique d’art espagnole joue-t-elle un rôle central dans la formation de la résistance politique ?

Depuis la fin des années 1950, un nouveau discours esthétique s’est développé au sein de la critique d’art en Espagne, qui tenait à définir les objectifs de l’avant-garde sous le franquisme tardif. Cela impliquait la configuration d’une compréhension de la critique d’art comme une critique de la culture avec un fort engagement dans le terrain artistique et sociopolitique. En s’appropriant et en adaptant le modèle de la critica militante — une méthode ayant largement fait débat en Italie —, un groupe de critiques espagnols s’est profondément impliqué dans la création, le développement et même la direction de tendances avant-gardistes qui ont connu une croissance exponentielle au cours de cette période de l’histoire. Les critiques militants ne partageaient pas simplement entre eux des attitudes antifranquistes et démocratiques, ou la volonté de perturber les stratégies culturelles du régime ; ils concevaient aussi leur activité professionnelle comme une action concrète qui brouillait les limites entre art et politique. C’est sur la base de cette conviction qu’ils participèrent, comme d’autres intellectuels de gauche, aux mouvements dissidents contre la dictature et pour la démocratie comprenant, entre autres, des manifestations publiques, des grèves, la signature de lettres en soutien aux représailles de la dictature, etc. Ils faisaient partie de ce qu’on appelait à l’époque les « forces de la culture » contre la dictature (et certains, parmi eux, ont dû purger des peines de prison pour leur militance dans le parti communiste clandestin). Mais il me semble que c’est dans leur engagement dans le monde culturel et artistique qu’ils ont joué un rôle central. D’une part, la compréhension de l’art comme un instrument actif dans la vie sociale, et leur activisme pour la démocratie en Espagne, leur ont permis de contribuer de manière décisive à un changement d’attitudes qui faisait écho aux transformations de l’ensemble de la société espagnole. D’autre part, l’activisme des critiques militants au sein des réseaux internationaux a permis de sensibiliser leurs collègues étrangers aux conditions de vie sous la dictature, afin de les obliger moralement à agir pour leur cause, à soutenir l’avant-garde et à appuyer les positions idéologiques et critiques contre la dictature. Ceci a été par exemple le cas de l’AICA (Association Internationale des Critiques d’Art) qui, malgré son statut apolitique, s’est positionnée pour l’Espagne antifranquiste à plusieurs reprises grâce à l’intervention de critiques espagnols et la solidarité de leurs homologues à l’international. Ainsi leurs contacts professionnels ne furent-ils pas seulement importants pour nourrir le dialogue esthétique et intellectuel, mais aussi pour encourager la prise de conscience sur la situation politique en Espagne et ses conséquences sur la sphère culturelle, pour promouvoir la solidarité internationale hors des réseaux communistes et faire connaître la répression au-delà des frontières. En définitive, il s’agissait de contrarier les efforts du régime pour contenir l’information et fabriquer une image plus amiable de l’Espagne franquiste qui favorise les investissements internationaux et le tourisme.

Entre débats esthétiques et idéologiques, comment l’art est-il perçu en pleine période franquiste ?

La perception de l’art en plein franquisme a souffert des fortes évolutions et transformations en parallèle des propres mutations et contradictions de la dictature qui avait, d’un côté, une extraordinaire faculté d’adaptation au monde moderne malgré ses racines conservatrices, voire fascistes ; de l’autre, une attitude sclérosée face à une société insatisfaite qui allait revendiquer de plus en plus de libertés et de droits civiques. Déjà depuis la configuration de la Junta de Burgos en 1937 dans le projet franquiste de restaurer l’empire espagnol (au moins de manière discursive et visuelle, étant donné l’absence de possessions coloniales significatives), l’art et la culture jouèrent un rôle fondamental, en renforçant un lien imaginaire avec le passé, et en diffusant l’idéologie conservatrice du régime : les arts devaient glorifier et légitimer l’État, tout en restant complètement subordonnés aux diktats idéologiques de ce « nouvel empire ». L’exaltation du traditionalisme était un élément central des représentations culturelles soutenues par l’État, particulièrement au cours de la première décennie de la dictature. Néanmoins, la stabilisation du régime franquiste avec les accords bilatéraux de l’Espagne et des États-Unis en 1953 a fait évoluer cette compréhension vers une vision esthétisante des arts (en total syntonie avec les débats esthétiques du bloc occidental de la guerre froide), qui a accompagné une politique d’expositions internationales d’art moderne (surtout des artistes de l’informel espagnol) parrainé par la dictature.

Quelles grandes mutations observe-t-on dans les pratiques artistiques et les discours théoriques sous la dictature de Franco ?

La définition autonome, apolitique et formaliste, qui était profondément enracinée dans les sphères intellectuelles et les cercles du gouvernement espagnol des années 1950 a muté au sein du discours critique contemporain. Grâce à la critique militante, elle s’est transformée en un concept où l’avant-garde était essentiellement une activité collective, engagée et politique, jouant un rôle actif dans la praxis sociale. Cette période, caractérisée par une rapide modernisation, a donné lieu à une réflexion sur la nature et le rôle de la culture dans une société en mutation. Dans le milieu artistique, un nouveau débat a émergé sur les liens entre art et idéologie (de gauche), et sur le rôle que l’avant-garde pouvait et devait jouer dans la sphère sociale. Au fil de cette décennie des années 1960 et 1970, la liberté, la démocratie, les droits civiques, les identités régionales et l’engagement social ont puissamment marqué la culture espagnole et les pratiques artistiques. Cette transformation de discours est liée à un autre changement majeur, qui a eu lieu à partir de la seconde moitié des années 1950 : la progressive internationalisation de l’art et de la critique, fortement liée à la réouverture des frontières espagnoles avec la réhabilitation internationale du régime. C’est aussi un moment clé pour la configuration de la critique militante dans le milieu artistique espagnol. En opposition aux valeurs traditionnelles prônées par le régime, critiques et artistes voulaient échapper à l’isolement intellectuel et culturel imposé par la dictature et contactèrent des homologues à l’étranger, créant alors des réseaux internationaux, leur permettant un aggiornamento théorique et esthétique nécessaire. Mais cette actualisation intellectuelle était loin d’être une simple transposition passive de théories, d’idées, ou de pratiques esthétiques. Celles-ci étaient transformées pour s’adapter au contexte espagnol, créant un nouveau récit et de nouvelles pratiques artistiques infléchis par ces influences étrangères sans pour autant leur être assujettis. En d’autres termes, on les fit correspondre aux besoins espagnols et à la situation spécifique de la dictature. Ces transformations sont bien visibles dans les mouvements artistiques du franquisme tardif, dont les principaux groupes (Grupo Parpalló, El Paso, Equipo 57, les groupes d’Estampa Popular, Equipo Crónica, Equipo Realidad, Grup de Treball) et artistes d’avant-garde (Antoni Tàpies, Eduardo Chillida, Ana Peters, Juan Genovés, Rafael Canogar, Eduardo Arroyo, Alberto Corazón et d’autres) sont étudiés dans le livre. Le cas des groupes et mouvements proches de la figuration narrative et du Pop Art, comme Crónica de la Realidad, Equipo Crónica ou Equipo Realidad, où les critiques militants se sont personnellement engagés, est spécialement significatif. Si bien qu’ils pouvaient utiliser des stratégies similaires au Pop (comme la réappropriation des images tirées des médias, de la bande dessinée et du cinéma) pour en faire des outils critiques, grâce à une esthétique anti expressionniste et impersonnelle. Ils se définissaient et se pensaient hors de ce cadre. Ils se concevaient dans la lignée du réalisme ; comme un réalisme d’avant-garde que réunissaient l’expérimentation plastique et l’engagement socio-politique.

En quelques mots, comment définiriez-vous l’expérience d’écriture de ce livre ?

L’origine et l’aboutissement de ce livre sont irrémédiablement liés à l’itinérance internationale qui a défini la propre carrière de chercheuse et enseignante dans différents pays et institutions. Ce parcours, pendant lequel surgirent de nombreuses conversations avec des collègues, des idées partagées avec mon mari à travers l’Europe, a été décisif pour l’écriture de ce livre. En effet, Compagnons de lutte est né en lien avec ma propre expérience de chercheuse postdoctorale espagnole à l’étranger, face au constat que l’art et la critique développés en Espagne ne trouvaient pas d’espace dans le discours hégémonique de l’art moderne, encore omniprésent il y a une dizaine d’années. Dès le départ, le livre s’est appuyé sur une thèse et un travail de terrain qui a impliqué de se plonger dans de multiples archives en Espagne, France, Italie et Angleterre, de croiser des bibliographies (de l’histoire de l’art, la littérature, l’histoire politique, l’économie, la philosophie…), mais aussi de parler et de discuter avec des protagonistes qui ont rendu vivante l’analyse historique. Dans ce sens, ce livre qui prend appui sur l’histoire de l’art et l’histoire culturelle, m’a lancé dans une recherche croisée, élargie et passionnante pour penser l’agentivité de l’art et de la culture face à des régimes totalitaires.

Le jury, sous la présidence d’Emma Lavigne, directrice générale et conservatrice générale de la Collection Pinault

 

Laure Adler

Journaliste, femme de lettres

 

Jean-Louis Andral

historien et critique d’art, directeur du musée Picasso d’Antibes

 

Martin Bethenod

Président du Crédac, président des Archives de la critique d’art

 

Nathalie Bondil

Historienne de l’art, directrice du nouveau département du musée et des expositions de l’Institut du monde arabe

 

Jean-Pierre Criqui

Conservateur des collections contemporaines, Musée national d’art moderne / Centre Pompidou, rédacteur en chef des Cahiers du Musée national d’art moderne

 

Cécile Debray

Historienne d’art, présidente du Musée national Picasso-Paris

 

Donatien Grau

Historien de l’art et de la littérature française, critique d’art et écrivain

 

Christophe Ono-dit-Biot

Directeur adjoint de la rédaction de l’hebdomadaire Le Point, écrivain

 

Bruno Racine

Directeur de Palazzo Grassi — Punta della Dogana, écrivain

 

Pascal Rousseau

Historien de l’art moderne et contemporain, récipiendaire du Prix Pierre Daix 2020