Bertille Bak

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Après Melissa Dubbin & Aaron S. Davidson, Edith Dekyndt, Lucas Arruda, Hicham Berrada, Bertille Bak est accueillie par la Collection Pinault dans sa résidence d’artistes à Lens, de septembre 2019 à juillet 2020.

 

 

Née en 1983 à Arras, Bertille Bak vit et travaille à Paris.

Au travers de vidéos, d’installations, de photographies, de sculptures et de dessins, Bertille Bak met en scène des communautés dans lesquelles elle s’est au préalable immergé afin d’en saisir les codes, les mœurs, et les rites. D’un groupe tsigane à Ivry-sur-Seine, à une communauté d’immigrés polonais de New-York, en passant par les habitants d’un immeuble bangkokien voué à la destruction, Bertille Bak s’inspire de ces populations fragiles pour interroger la notion de vivre-ensemble et les dérives de la société contemporaine. Loin du misérabilisme, mêlant réalité et fiction, elle se sert de sa relation particulière à ces minorités et de sa pratique pour nous montrer leur lutte et leur résistance quotidienne. Militante humaniste, Bertille Bak collecte et archive les traces de ces groupes marginalisés, ces « invisibles », pour créer des récits filmiques, œuvres teintées d’une certaine poésie, qui n’estompe en rien la violence des conditions humaines. Le résultat de ce travail oscille entre le documentaire, la recherche ethnographique et l’enquête.

Originaire d’Arras, elle consacre ses premières œuvres aux cités minières du nord de la France. En 2007, elle réalise T’as de beaux yeux tu sais, son projet de fin d’étude aux Beaux-Arts de Paris, puis en 2008, Faites le mur, film dans lequel elle relate la révolte des habitants de la cité n°5 de Barlin, ville du bassin minier, pour contester la hausse des loyers et leur exil forcé.

Militante humaniste, Bertille Bak collecte et archive les traces de ces groupes marginalisés, ces « invisibles », pour créer des récits filmiques, œuvres teintées d’une certaine poésie, qui n’estompe en rien la violence des conditions humaines.

La découverte des dégâts de la silicose, maladie provoquée par l’inhalation de poussières, provoque chez elle un sentiment d’injustice et la renvoie à son histoire personnelle. Petite-fille de mineur diagnostiqué avec un taux anormalement élevé de silice dans les poumons, elle souhaitait travailler avec cette communauté en voie de disparition. Elle fait revivre leur mémoire et offre ainsi un nouveau regard sur ces corons, symboles d’une époque révolue. En 2017, elle réalise le film Tu redeviendras poussière, pour aborder le combat de ces hommes silicosés et de leurs veuves.

En intégrant pendant dix mois la résidence de la Collection Pinault à Lens, l’un des principaux centres urbains du bassin minier du Pas-de-Calais qui a marqué économiquement et socialement le territoire, Bertille Bak entend approfondir ses recherches, dans un univers qui lui est cher et pour lequel elle se bat artistiquement depuis de nombreuses années.

Interview de Bertille Bak

Avant votre résidence à Lens entre 2019 et 2020, vous avez étudié au Fresnoy – Studio National des Arts Contemporains, à Tourcoing, entre 2007 et 2008. Étiez-vous déjà revenue dans le Nord de la France depuis ? Comment avez-vous accueilli la perspective de vous y installer pour un an ?

La résidence a la particularité de s’inscrire dans une ancienne cité minière qui était rattachée au puits 9 de Lens, et c’est sur cet ancien carreau de fosse qu’a été construit le Louvre-Lens. Or, le territoire minier a été la base de ma pratique artistique : avec ses habitants, nous l’avons tricoté, détricoté, étiré, truqué afin de raconter autrement leur présent, passé et devenir. J’y suis revenue régulièrement car ma famille habite à proximité. Le précédent projet au cours duquel j’avais passé plusieurs mois sur ce terrain datait de 2017 : réalisé avec d’anciens mineurs de fond, il mettait en exergue la silicose, cette maladie du travail.

"La perspective d’y passer une nouvelle année m’apparaissait comme un retour aux sources dans une sphère connue, enveloppante et sécurisante pouvoir découvrir l’évolution de son identité, conséquence de l’implantation d’un grand musée, m’enthousiasmait."

Être en résidence n’est pas une assignation à résidence et pourtant vous étiez en résidence lors du premier confinement en France, de mars à mai 2020. Comment cette période a-t-elle impacté votre production ?

Cette année m’a donné l’envie de me replonger dans cet héritage familial d’extraction sous-terraine, comme aux prémices de ma pratique, mais en élargissant les recherches à notre époque contemporaine.

Mes aïeux mineurs étaient en activité dans les galeries souterraines dès l’âge de 13 ans. Animée par une prise de conscience de l’enfance sacrifiée parfois contrainte d’exercer l’une des pires formes de travail, mon intention était ici de faire un état des lieux non exhaustif du travail des enfants dans les mines à travers le monde, tenter de développer un projet avec ces « mineurs mineurs ». L’enfant apparait encore aujourd’hui comme une main d’œuvre idéale, docile et peu onéreuse, capable de se faufiler au cœur d’étroits boyaux.

Les premiers mois de résidence se concentraient sur les recherches des différentes formes d’extractions ainsi que de multiples prises de contact auprès d’associations. À l’annonce du premier confinement en France, j’étais à Madagascar depuis quelques jours pour initier une action commune avec des enfants ayant travaillé dans les mines de saphirs. Le retour a été précipité. Les étapes suivantes devaient être la Bolivie pour l’extraction de l’argent, l’Inde pour le charbon, la Thaïlande pour l’or et l’Indonésie pour l’étain. Tout s’est stoppé net, comme pour tous d’ailleurs. L’impasse de mon travail est qu’il ne peut exister sans le « faire avec », il porte en étendard et avec conviction la création d’un commun. Mais comment est-il possible de faire corps sans se rencontrer ?

Cette interminable pandémie et la complexité de voyager encore aujourd’hui m’ont amené à repenser certains axes. Continuer de tisser des liens, certes à distance et sans la rencontre en chair, et tenter de monter de nouveaux réseaux de construction. À savoir constituer de nouveaux collectifs pouvant être sur le terrain et leur confier la captation des images que j’ai bien trop fantasmé durant tous ces mois. Pour espérer revenir à une certaine forme de simplicité où la dynamique prime sur l’esthétique.

 

Avez-vous résidé en permanence à Lens ou avez-vous fait de Lens votre camp de base pour d’autres explorations ? Lesquelles ?

Initialement, la résidence lensoise devait en effet servir de base de lancement vers ces différentes expéditions. Le fait d’être clouée à domicile a réactivé un travail passé, celui de l’archivage par le dessin de tous les corons de Lens en attente de destruction. Ces lignes régulières d’habitation, symboles du patrimoine industriel font émerger d’infimes différences. Sorte de personnalisation discrète des anciens habitants dans cette masse de briques ou chaque maison est en tout point similaire.

 

Parmi les artistes invités à résider à Lens par la Collection Pinault, Enrique Ramirez, de 2007 à 2009, et Hicham Berrada, en 2013, ont, comme vous, étudié au Fresnoy. Les connaissiez-vous ? Avez-vous échangé avec eux avant ou au cours de la résidence concernant le territoire, l’atelier, les outils ?

Je connaissais Hicham parce que nous étions au même moment étudiants aux Beaux-Arts. Quant à Enrique nous étions dans la même promotion au Fresnoy. Nous avons rapidement échangé sur les possibilités qu’offre la résidence. Mais une fois sur place, il s’agit bien plus des voisins qui apparaissent comme des référents, entretenant une entraide spécifique à ce milieu que je croyais pourtant perdue. Comme s’ils se sentaient investis d’un ensemble de devoirs pour la bonne intégration du nouveau résident.

 

La résidence de Lens est située au cœur d’un ancien bassin minier, l’Artois, encore marqué économiquement, socialement, topographiquement. Cette culture, minière, industrielle, a-t-elle influencé votre production au cours de la résidence ?

Nous avons eu l’opportunité, avec l’artiste Charles-Henry Fertin de répondre à une demande émanant des voisins du musée dans le cadre de l’action Nouveaux Commanditaires. Ce dispositif permet à des groupes d’individus de devenir commanditaires d’une production artistique selon un cahier des charges qu’il a lui-même établi en fonction de ses propres préoccupations. La demande formulée par ces voisins est d’intégrer leur quartier à la circulation des visiteurs du musée voisin, le Louvre-Lens. Ces corons en décrépitude et dans l’interminable attente des rénovations, annoncées comme proches depuis une décennie, donnent une image peu valorisante de la ville aujourd’hui. Pourtant ce particularisme identitaire, à savoir l’uniformité architecturale de l’habitat, pourrait être un attrait de déambulation pour le visiteur du musée puisqu’il est un marqueur fort de l’histoire industrielle.

Notre projet qui s’inscrira dans la ville en 2022 conjuguera à la fois la puissance de cette culture passée mais également sa métamorphose inédite insufflée par l’improbable atterrissage d’un musée de cette ampleur au sein d’une cité minière. Il ne s’agit pas d’enfermer ce terrain dans une image passéiste et nostalgique mais d’inscrire cette partie de la ville dans son présent, dans sa reconversion actuelle. Intitulé « Les galeries du temps », le projet amènera à la surface la partie enfouie de l’épopée minière tout en mobilisant tous les acteurs du territoire actuel vers une création collective et participative. Le projet conjugue plusieurs temps, plusieurs époques sur ce petit périmètre délimité, circonscrit.

 

Vous recensez, collectez et archivez les traces et témoignages de communautés fragilisées que vous côtoyez – des immigrés polonais à New York, un groupe tsigane à Ivry-sur-Seine, ou les habitants d’un immeuble voué à la destruction en banlieue de Bangkok… Avez-vous appliqué le même protocole, les mêmes interrogations sur le vivre-ensemble, le lien social, pendant le temps de la résidence à Lens ?

À vrai dire la collecte de témoignages ou captation du réel ne fait pas vraiment partie de mon travail. Elle est certes une matière essentielle que j’observe et reçois durant le long temps passé avec les groupes rencontrés mais ce qui est donné à voir n’est jamais une archive du réel. Le travail construit ensemble est le résultat de nouvelles règles s’ancrant au sein du collectif afin de se dire autrement. Disons que nous nous servons de la réserve de richesse propre au groupe, mais l’idée est de recomposer cette réalité, de pouvoir étirer cette matière première. Si je dois définir une méthode, je crois que l’unique similitude à chacun des projets est la succession de cafés partagés de façon quotidienne dans l’habitat des groupes avec lesquels je travaille. En ce sens, la résidence lensoise n’échappe pas à ce « protocole ». Néanmoins, ayant construit durant plusieurs années des projets avec des habitants de cités minières voisines, l’intention n’était pas de refaire un travail sur ce vivre-ensemble si spécifique dont j’ai déjà étudié les moindres recoins.

 

Pourriez-vous nous parler d’une création produite au cours de cette résidence à Lens ?

Mineur Mineur est ce projet réalisé avec les enfants sur cinq sites miniers de différents pays. Il se propose comme une radiographie du sol et une mise en lumière de ces jeunes propulsés dans les veines de la Terre-Mère. L’installation constituée de cinq écrans prend le contrepied de cette situation dramatique, les seuls référents parcourant les images appartiennent au registre ou objets usuels propres à l’enfance insouciante. Le point d’orgue de ces cinq vidéos simultanées est une action commune menée avec tous les enfants dans une sorte de kermesse désenchantée qui les propulse à nouveau dans les méandres des souterrains, à leur statut d’invisibles chroniques.

 

Qu’attendiez-vous d’une résidence ? Que projetiez-vous ? Et qu’est-ce qu’il a été accompli ?

Être en résidence implique de s’ancrer sur un territoire et parfois l’environnement immédiat est le moteur des recherches. Ça a été le cas à Lens, autant pour le projet dont les voisins sont commanditaires que pour cette ouverture vers des territoires lointains marqués par l’extraction. Il n’y avait pas ici d’obligation de finalisation d’une production, ce temps de résidence était consacré essentiellement aux recherches, pour ces projets précis mais également pour imaginer des parcours d’exposition en amont et non une fois les pièces abouties. La résidence a également permis de développer un livre d’artiste. 

"Être en résidence implique de s’ancrer sur un territoire et parfois l’environnement immédiat est le moteur des recherches."

Quels sont vos projets pour les mois et années à venir ?

Ces prochains mois verront l’ouverture d’expositions personnelles au Louvre-Lens, à la fondation Mario Merz à Turin et à la Criée à Rennes. Le travail échafaudé durant la résidence créera un parcours entre ces différents lieux.

 

La résidence est un atelier et un domicile. Comment avez-vous vécu ce territoire de travail et ce territoire domestique à la fois ?

C’est déjà le cas dans ma banlieue parisienne, l’atelier est attenant à l’espace de vie. Dans les deux cas, il est psychologiquement plus structurant de devoir passer en extérieur pour aller de l’atelier à la maison et inversement, que c’est deux espaces ne soient pas totalement imbriqués. C’est peut-être tout à fait personnel, ayant quelques problèmes de discernement entre ma vie personnelle et mon travail.

 

Melissa et Aaron S. Davidson avaient initié un potager en 2016 dans le jardin de la résidence ; Edith Dekyndt y a enterré des tissus ritualisant une pratique initiée à Tournai et à Berlin… Avez-vous pris le temps de vous consacrer au jardin de la résidence ?

Absolument pas, j’ai simplement laissé ce grand espace à 3 poules qui m’ont accompagnées en résidence.

 

Quelle saison avez-vous préférée ?

L’été.

 

Êtes-vous allez voir un match au stade Bollaert ?

Souvent, mais pas durant la période de résidence, pour ces mêmes raisons qui ont figé le monde plus d’une année durant

 

Avez-vous un conseil, une recommandation, à transmettre aux prochains résidents ?

Acheter un barbecue. Contrairement au mythe du froid polaire du grand nord, Lens est souvent baigné par le soleil.