« Je ne suis pas vraiment un artiste “d’atelier”, mais plutôt un artiste de territoire, de contexte. » Enrique Ramirez

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Enrique Ramirez
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2 février 2022

« Je ne suis pas vraiment un artiste “d’atelier”, mais plutôt un artiste de territoire, de contexte. » Enrique Ramirez

« Cette résidence et le confinement m’ont offert une nouvelle manière  de travailler : à tâtons, en testant, en prenant plaisir à avoir des doutes. » Enrique Ramirez

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10 mn
Par Enrique Ramirez,

Vous avez étudié au Fresnoy – Studio national des arts contemporains, à Tourcoing, entre 2007 et 2009. Étiez-vous, depuis, revenu dans le nord de la France ? Comment avez-vous accueilli la perspective de vous y installer pendant un an ?

C’est par le nord que j’ai découvert la France et même l’Europe : en 2006, j’ai atterri à Paris et je suis allé directement à Roubaix. C’est ici que j’ai appris le français, fait mes études, noué mes amitiés et présenté mes premiers projets artistiques… Cette région m’a accueillie et je m’y sens désormais chez moi. Alors oui, la perspective d’y revenir en résidence m’a réjoui !

 

Qu’est-ce qui vous a conduit de Santiago à Roubaix ?

C’est vraiment un hasard. J’ai participé à la Biennale de vidéo et nouveaux médias de Santiago dont j’ai gagné le premier prix : une résidence de trois mois au Fresnoy, à Tourcoing. C’est comme cela que je suis venu pour la première fois en Europe. L’école, la région et ses habitants m’ont tant plu que j’ai ensuite postulé au Fresnoy pour rester y étudier ; j’ai été admis dans la foulée ! C’est donc grâce à une résidence que je suis venu dans le nord de la France et que j’ai découvert l’Europe… et me voilà de nouveau en résidence, toujours dans la même région, près de quinze ans plus tard. 

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Vous êtes resté dans le nord de la France depuis 2006 ?

J’ai continué de voyager un peu partout depuis quinze ans certes, mais cette région européenne m’appelle inévitablement. Je finis toujours par revenir ici ou juste à côté, par exemple, lorsque j’ai pris un atelier… à Bruxelles ! En fait, après avoir terminé mon cursus au Fresnoy, j’ai eu un passage à vide, comme il arrive souvent aux jeunes diplômés. Alors j’ai décidé de changer de lumière et de m’installer pendant un an à Rio de Janeiro. Je n’avais pas vraiment de projets et, pensant que cette époque de voyages était achevée, je suis retourné au Chili. J’y ai retrouvé mon emploi de monteur de documentaire et j’ai repris les cours à l’école des beaux-arts [laquelle?]. C’est à ce moment-là que Pascale Pronnier, la responsable des manifestations artistiques au Fresnoy, m’a proposé un projet à Béthune. J’ai ainsi réalisé qu’il fallait que je m’installe en Europe, que je quitte le Chili. En 2012, j’ai obtenu un atelier à la Cité internationale des arts, à Paris. J’ai enchaîné avec une résidence au Lab-Labanque, à Béthune. Et puis, je peux le dire, je suis très attaché au Fresnoy : j’y ai étudié et, aujourd’hui, j’ai la chance d’y préparer une exposition. C’est un cycle de quinze ans !

« Lens est une ville très internationale où vivent beaucoup de frontaliers, une terre d’accueil pour les travailleurs immigrés comme moi. »

 

À votre insu, vous vous êtes attaché sentimentalement à ce pays…

Paradoxalement, c’est dans le nord de la France que j’ai le mieux réussi à franchir la barrière de la langue. Je trouve les habitants plus accessibles, accueillants, chaleureux… Peut-être est-ce en raison du climat ? Ils sont moins dehors, en terrasse, et ont plutôt tendance à se retrouver chez eux, à s’inviter… Ça crée un sentiment de proximité. Leurs problématiques économiques, sociales, leurs histoires de famille résonnent avec le contexte dans lequel j’ai grandi. Et puis Lens est une ville très internationale où vivent beaucoup de frontaliers, une terre d’accueil pour les travailleurs immigrés comme moi.

 

Certaines de vos œuvres donnent-elles à voir ce lien entre le Chili et le nord de la France ?

C’est à Béthune justement que j’ai trouvé l’inspiration de mon film Un hombre que camina qui a été présenté à la Biennale de Venise, en 2017. J’ai travaillé avec les Charitables, l’une des plus anciennes confréries laïques de France, qui transporte encore les défunts lors des funérailles locales. J’étais impressionné par les cortèges de ces hommes, habillés d’un grand manteau noir et coiffés d’un bicorne. La recherche de processions comparables en Amérique du Sud m’a conduit à un immense lac de sel, décor principal du film, dans lequel on voit un homme qui marche et qui semble flotter entre la terre et le ciel.

 

En 2020, avant Lens, vous étiez en résidence à l’École nationale supérieure de la photographie, à Arles. Vous y avez présenté une exposition à l’été 2021, dans le cadre des Rencontres de la photographie, dont une œuvre est le résultat d’un travail d’écriture poétique mené par des étudiants avec une centaine d’habitants d’Arles. Comment ces territoires agissent-ils sur votre travail ? Comment leurs habitants vous inspirent-ils ? Arles a-t-elle produit, comme ici dans le nord, quelque chose de singulier?

Nous avions d’abord imaginé avec sept étudiants – installés à Arles et originaires du monde entier – une série documentaire sur les habitants, leurs histoires, la mémoire. Cela prenait la forme d’entretiens filmés. Ce projet n’a pas pu aboutir à cause du confinement. Mais, s’il n’était pas possible de rencontrer les gens, nous pouvions leur écrire ! Nous avons ainsi envoyé nos questionnaires à environ 150 personnes, et 25 nous ont répondu. Beaucoup se recoupaient, évoquaient la solitude, le jardinage, l’enracinement et le déracinement. Nous avons écrit un film sur une plante d’intérieur, un ficus, transporté de lieu en lieu dans la ville par quatre Arlésiens. Promené en dehors de son habitat naturel, il symbolise les migrations. Les étudiants ont par ailleurs été commissaires de l’exposition que j’ai présentée dans le cadre des Rencontres de la photographie. Ils ont notamment choisi une série de photos que j’ai réalisée en 2009 dans la jungle de Calais et que je n’avais jamais montrée. Cette série parle aussi du déracinement, des migrations et elle est toujours terriblement d’actualité. Même quand je suis à Arles, je me sens du Nord !

« Je ne suis pas vraiment un artiste “d’atelier”, mais plutôt un artiste de territoire, de contexte. »

 

La résidence de Lens est située au cœur d’un ancien bassin minier, l’Artois, encore marqué économiquement, socialement et topographiquement. De quelle manière cette culture, minière, industrielle, a-t-elle influencé votre production au cours de la résidence ?

Si cette culture ne m’était pas inconnue – le Chili est un pays minier, exportateur de salpêtre au début siècle, ensuite de charbon et bien sûr de cuivre… –, elle a des spécificités qui m’ont fait vibrer immédiatement. Je ne suis pas vraiment un artiste « d’atelier », mais plutôt un artiste de territoire, de contexte. En consultant les archives du Louvre-Lens, j’ai lu certaines lettres parmi les 4 000 envoyées par les habitants de Lens et de ses environs vers 2002 pour appuyer la construction du musée. Elles parlaient toutes de décentralisation, de la foi en l’avenir, de l’impatience d’avoir accès à la culture, de la réputation de leur région, de la « ville oubliée »… Ça m’a beaucoup ému, et je me suis senti au sein d’une vraie communauté. Avec Marie Lavandier, la directrice du musée, je suis en train d’imaginer un projet autour de ces lettres, peut-être une lecture, pour les 10 ans du Louvre-Lens, en 2022 ! Nous avons aussi imaginé une série de quatre performances sonores qui seront jouées durant une journée entière pour chacune des quatre saisons… Je vais donc encore revenir ici !

 

« Je me suis retrouvé confronté à moi-même  et je me suis mis à faire toutes les choses que je n’avais jamais pris le temps de faire. »

 

La singularité de l’architecture a-t-elle agi sur vous ?

C’est un vrai décor de cinéma ici : ces maisons identiques à l’infini, l’usage systématique de la brique… J’ai parfois l’impression d’être dans The Truman Show [film réalisé par Peter Weir en 1998] ! En raison des confinements, je regrette de ne pas avoir été davantage confronté à l’histoire de ces quartiers, qui sont un patrimoine industriel désormais reconnu et protégé.

 

Justement, être en résidence, n’est-ce pas une assignation à résidence ? Malgré les deux confinements de novembre 2020 et avril 2021, avez-vous résidé en permanence à Lens ou avez-vous fait de Lens votre camp de base pour rayonner et mener d’autres explorations ? Si oui, lesquelles ?

Quand j’ai emménagé ici, je venais de quitter mon appartement. Je suis donc arrivé avec toutes mes affaires et je me suis vraiment installé comme si c’était chez moi. J’avais en effet prévu de voyager et d’utiliser la maison comme une base. Rien ne s’est passé comme prévu… D’abord parce qu’au bout d’une semaine, j’avais rencontré tout le monde, les voisins, les commerçants, et j’ai eu envie de prendre du temps avec eux. Et puis surtout, avec les mois de confinements ou de couvre-feu, j’ai été contraint de demeurer ici seul, dans cette résidence très silencieuse… C’était parfois même trop solitaire, presque une retraite spirituelle ! Cette expérience m’a rappelé une traversée de l’Atlantique, du Chili à Dunkerque, que j’ai effectuée pendant un mois sur un porte-conteneurs, avec l’horizon infini comme unique point de vue… le tangage en moins ! Je me suis retrouvé confronté à moi-même et je me suis mis à faire toutes les choses que je n’avais jamais pris le temps de faire, notamment celles qui nécessitent un atelier baigné de lumière naturelle : peindre, faire des collages, retravailler les voiles… En cela, cette résidence m’a offert la possibilité de changer ma pratique, de tester de nouveaux médiums et formats. 

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Vous êtes né dans un pays-littoral de 6 000 kilomètres de côte. L’eau habite vos œuvres, l’océan est le décor de vos films. Or, Lens est une ville de terre, au cœur d’un bassin minier à 80 kilomètres de la mer. Avez-vous rêvé de reprendre le large ? Avez-vous visité les côtes d’Opale et de Flandre ?

Je viens d’un pays à la géographie très singulière, une longue côte étroite coincée entre la mer et de hautes chaînes de montagnes. À Lens, tout est plat, tu as la possibilité de regarder très loin. Je trouve cela très cinématographique. Je n’ai plus, comme au Chili, le repère de la montagne, qui est forcément à l’est, et celui de la mer, forcément à l’ouest. Alors je me perds, mais j’adore ça ! Depuis que je vis ici, la mer m’a manqué certes, mais c’est un manque que je cultive, que je savoure, pour retrouver intact le plaisir de louer une voiture et de lui « rendre visite ». Néanmoins, même en n’étant pas proche de la mer, je n’ai pas perdu ma relation à l’eau. Ici, elle tombe tout le temps du ciel ! Blague à part, je connaissais déjà les côtes du nord de la France et de la Belgique. En 2013, quand je suis arrivé en bateau de Valparaiso, c’est à Dunkerque que j’ai débarqué.

 

« À trop prendre le temps de tester, à trop avoir le goût de chercher, on a du mal à terminer les choses. »

 

Parmi les artistes invités à résider à Lens par la Collection Pinault, Bertille Bak, en 2007, et Hicham Berrada, en 2013, ont, comme vous, étudié au Fresnoy. Les connaissiez-vous ? Avez-vous échangé avec eux avant ou au cours de la résidence concernant le territoire, l’atelier, les outils ?

Avant d’arriver, j’ai échangé avec Bertille Bak, qui était la résidente qui m’a précédé ici, et que je connaissais effectivement depuis nos études au Fresnoy. Je suis en contact avec Hicham, et nos chemins se sont recroisés l’année dernière, puisque nous étions tous les deux sélectionnés pour le Prix Marcel Duchamp 2020. Mais nous n’avons pas pris le temps de philosopher sur ce que cela signifiait d’être en résidence, ce que cela pouvait représenter, etc.

 

Plusieurs artistes ont laissé à l’atelier du matériel comme le four à céramique, des outils… Quelles opportunités l’atelier vous a-t-il offertes ?

A priori, je ne suis pas un artiste d’atelier. C’est la première fois que je disposais d’une pièce à moi pour travailler, et je me suis habitué à cet espace lumineux et agréable – j’ai allumé tout l’hiver le poêle à bois qui s’y trouvait ! Grâce à ces conditions et à cause du confinement, j’ai réadapté ma méthodologie avec une plus grande liberté et je me suis donné la possibilité d’expérimenter mes idées. C’est très satisfaisant, mais je sais que cela peut aussi être une dérive. À trop prendre le temps de tester, à trop avoir le goût de chercher, on a du mal à terminer les choses.

 

Quels ont été ces essais, ces tentatives, produits au cours de cette résidence à Lens ?

En fait, j’ai développé les pratiques que je pouvais ne réaliser que seul, sans trop de matériel. J’ai essayé la peinture, le dessin et le collage, amélioré mon écriture, et, surtout, multiplié les enregistrements sonores de la nature environnante, quelques discussions, les grincements de la maison, le bruit de la solitude… C’est à partir de ce matériau que j’ai pensé la performance qui sera présentée pour les 10 ans du Louvre-Lens.

 

« Cette résidence et le confinement m’ont offert une nouvelle manière  de travailler : à tâtons, en testant, en prenant plaisir à avoir des doutes. »

 

Qu’attendiez-vous de cette résidence ? Que projetiez-vous ? Qu’avez-vous accompli ?

Je tenais beaucoup à l’idée d’inviter mon père à passer une année ici, avec moi, et de créer un atelier de voiles de bateaux, peut-être en lien avec d’anciens fabricants de tissus. Ce que j’ai accompli, c’est la pratique d’une nouvelle manière de travailler permise par la résidence et les confinements : à tâtons, en testant, en prenant plaisir à avoir des doutes.

 

La résidence est un atelier et un domicile. Comment avez-vous vécu ce double territoire ?

J’ai toujours travaillé chez moi. Les trois premiers mois, j’ai perdu beaucoup de temps à essayer de retrouver mes affaires. Progressivement, je me suis organisé : le travail manuel dans l’atelier, plutôt le matin, et le travail numérique dans la grande chambre sous le toit, plutôt l’après-midi. Entouré de mes affaires et de mes livres, je me suis vraiment senti chez moi. J’ai cuisiné tous les jours, j’ai reçu des amis…

 

Avez-vous un conseil, une recommandation, à transmettre au prochain résident ?

S’il est à pied, qu’il visite régulièrement le parc du Louvre-Lens situé à deux pas, qu’il grimpe sur les terrils et qu’il commande une bière brésilienne au bar d’à côté ! S’il dispose d’une voiture, qu’il écume les musées de la région jusqu’en Belgique !

 

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