À propos de l'œuvre de Michel Journiac

24 heures de la vie d'une femme ordinaire
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Interview
15 septembre 2021

À propos de l'œuvre de Michel Journiac

« Cette pièce est devenue culte précisément parce que dans les années 70, on est à la période où le débat sur la condition féminine est vraiment important. Et donc, 24 heures de la vie d'une femme ordinaire, c'était le reflet, finalement, de cette préoccupation. » Matthieu Humery

Temps de lecture
3 mn
Par Matthieu Humery,
Conservateur auprès de la collection, chargé de la photographie

En quoi 24 heures de la vie d'une femme ordinaire 1974 de Michel Journiac est-elle une œuvre clé, disons même culte ?

Cette pièce est devenue culte précisément parce que dans les années 70, on est à la période où le débat sur la condition féminine est vraiment important. Et donc, 24 heures de la vie d'une femme ordinaire, c'était le reflet, finalement, de cette préoccupation

Et ce sujet, en fait, se reflète un peu dans ce travail 24 heures de la vie d'une femme ordinaire s'adresse aussi à des gens ordinaires. Michel Journiac, quelque part, reprend cette idée du roman photos très populaire, ordinaire, il singe un peu cette idée de romans photos.

Cette œuvre est devenue culte pour deux raisons. D'abord, d'un point de vue de l'histoire de l'art, c'est une référence assez évidente et très importante à Marcel Duchamp, qui, en 1920, a commencé de se travestir, de s'habiller en femme. Et il a inventé ce personnage, Rrose Selavy Michel Journiac, , reprend de façon assez évidente cette idée-là. Culte aussi parce que 24 heures dans la vie d'une femme ordinaire, finalement, reprend les codes de lecture du magazine. Et ça ouvre finalement la voie à une forme d'art assez différente que l'on retrouvera ici dans cette exposition qui n'est pas vraiment une exposition, sur la photographie de photographes, mais plutôt sur la photographie performance.

 

Est-ce la première série du genre ?

Probablement, oui, c'est l'une des premières séries du genre. D'ailleurs, Michel Journiac, n’est pas photographe lui-même. Il demande à quelqu'un de faire les prises de vue.

Donc en fait, il se sert de la photographie pour marquer un événement, pour reprendre un message et pour diffuser un message. Il se sert aussi de la photo, parce que la photo, ça devient ultra populaire, on la voit partout, on la consomme dans les magazines. C'est l’avant Instagram, mais c'est quand même différent de la façon dont on utilisait la photo avant les années 60. C’est assez singulier comme travail.

 

Comment a été réalisée la série ?

Le processus de création de 24 heures de la vie d'une femme est assez intéressant parce que ce sont deux fois deux séries de douze. Donc, c'est un diptyque lui-même composé de plusieurs polyptiques : 24 tirages, 24 photos à des heures différentes.

Donc, il y a le premier polyptique : on est face à une mise en situation. Le repas, le déjeuner et le souper, l'arrivée du mari… Là on est dans un décor naturel. On est presque comme dans un film de Claude Chabrol. Et puis, de l'autre côté, un peu comme on pouvait le faire dans les magazines, on a un cyclo blanc et on mime un personnage ; d'un côté la fiction que l'on recréé dans une forme de réalité, de décor naturel, et de l'autre côté, un décor neutre où l'on montre un personnage.

 

 

Quelle est sa place dans cette exposition et comment répond-elle aux autres séries ?

On commence l'exposition par ce travail. L'importance de 24 heures de la vie d'une femme ordinaire dans le dispositif que nous proposons, c'est qu'il anticipe.  C'est un travail qui reprend les travaux que l'on verra ensuite. Cette idée d'appropriation que l'on voit dans le travail de Cindy Sherman, de Richard Prince, de Sherrie Levine. Et c'est aussi un travail qui sort simultanément avec une autre grande œuvre que nous présentons ici avec le travail de Martha Wilson.

 

Quel regard porter aujourd'hui sur cette œuvre, plus de quarante ans après sa création ?

Le combat est le même pour peut-être des formes différentes, pour des questions un peu différentes. Mais finalement, c'est cette lutte pour la condition, l'amélioration des conditions de la femme, il est toujours, il est toujours présent. Et c’est ce qui est bien aussi et intéressant dans ce travail, c’est qu’aujourd'hui, avec la société dans laquelle on vit, totalement alimentée par les images, avec Instagram où tous les jours les gens regardent leurs images, finalement, cette scène où on se met soi-même en valeur, la culture de l'autoportrait ça devient complètement admis. Cette idée de « viande socialisée » dont parle Michel Journiac et surtout dans cette œuvre-là, il la met en scène, ce qui fait dans la forme, c'est totalement d'actualité.

 

Quelle heure parmi ces 24, préférez-vous ? Et pourquoi ?

C’est l'heure du repas à midi. C’est le seul moment que la femme au foyer ordinaire peut avoir pour elle, pour elle-même. C'est le moment qu'elle consacre pour elle-même et non pas aux autres, à son mari, aux enfants, à la lessive ou même dans l'autre série dans laquelle elle joue, la Cover Girl

Historiquement parlant, la scène de l'avortement est très importante. Il ne faut pas oublier que quand Michel Journiac pense et créé cette série en 1974, on est en pleine campagne présidentielle pour les élections, l'une des grandes promesses électorales de Giscard à l'époque, c'était d'améliorer les conditions de la femme et surtout, de rendre légal l'avortement. C'est quand même assez important et très évocateur d'imaginer que cette scène quand même assez crue, c’est peut-être presque l'image la plus difficile à regarder, il y a une forme de tragi-comédie dans l'ensemble de cette composition, mais cette image en particulier, elle reste quand même très dure. Elle est difficile à voir et on a du mal à imaginer un deuxième degré.